Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu’il avait jetée dans le cercle, Savinski se tourna vers son amie et lui demanda de le conduire chez son père. Elle se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski la suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait les deux hôtels. Des dvorniks s’y chauffaient à un feu de bois qu’ils avaient allumé près d’une des portes, et les flammes mouvantes éclairaient dans la nuit les tas de neige, les piles régulières des bûches entassées pour l’hiver, les murs nus des maisons et les formes incertaines des dvorniks qui, enveloppés dans des touloupes, battaient lentement la semelle sur la neige gelée. Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de leur luxe ancien, c’était de nouveau un décor de la révolution que Savinski avait sous les yeux. Cette veillée nocturne contre les dangers pressentis, mais réels, lui rappela que cette grande ville, qui semblait morte sous le froid de l’hiver, était pleine d’ennemis contre lesquels il fallait se défendre. Cette constatation n’eut d’autre effet que de lui donner un goût plus vif de la vie et de lui faire sentir plus fortement les liens d’affection qui l’unissaient à la jeune fille qui marchait, légère, devant lui. Ils entrèrent par une porte de service, traversèrent quelques corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince Serge. Lydia alluma une lampe électrique et dit :

— Voulez-vous m’attendre chez maman ou ici ? Il faut que je prévienne papa.

Savinski n’avait aucune envie de voir la princesse Hélène et son vieil ami Vassilief, dont les puérils bavardages l’irritaient. Il resta dans la galerie de tableaux faiblement éclairée par la lampe qui brûlait sur la table. En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses masses de verdures sombres, cernées d’un cadre doré. Il y distingua une Eurydice fuyante au bord d’une rivière. Plus loin, la svelte stature d’un Apollon Sauroctone se dressait, blanche dans l’ombre qui emplissait l’extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste salle où des chefs-d’œuvre évoquaient des civilisations dès longtemps disparues et la noblesse de vies menées sous des cieux plus beaux, près des mers retentissantes sur des rochers brûlés de soleil, l’esprit de Savinski fut emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia l’accompagnait.

A ce moment, la jeune fille apparut.

— Papa vous attend, dit-elle. Il n’est pas bien ce soir, mais il tient à vous voir.

Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant la porte donnant sur le vestibule, il lui prit le bras et l’arrêta.

Elle n’eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire de ses yeux et de sa bouche entr’ouverte.

Ils restèrent quelques secondes sans parler.

Savinski se pencha vers elle.

— Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis très heureux.