— Oh ! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu’on le regarde du point de vue de l’éternité, comme disent les philosophes. Vous ne pourrez plus tirer d’argent sur vos comptes-courants et vos coffres-forts seront séquestrés.
A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites jambes jusqu’à Savinski.
— Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d’une voix aigre. Est-ce que la nouvelle est exacte ? Mais savez-vous que c’est la ruine pour nous tous ? L’argent de nos comptes-courants !… C’est un vol manifeste.
— C’est une mesure politique exactement conforme aux déclarations du gouvernement soviétique, dit Savinski. Il est certain que nous sommes ruinés… Mais j’estime que notre ruine entraînera celle de l’État et qu’ainsi la saisie des banques précipitera la chute des bolchéviques.
— Mais quand ? intervint Nathalie, qui semblait avoir perdu tout son sang-froid, quand ?… Les coffres-forts aussi ! Ne nous torturez pas ! Pensez-y… Vous êtes odieux avec votre ironie.
Elle n’ajouta pas un mot, mais, au ton qu’elle avait pris, on devina qu’elle portait plus d’intérêt à ce que recélait son coffre qu’aux sommes portées à son compte-courant. Une extrême agitation régnait dans le salon. Chacun comprenait maintenant qu’avec la saisie des banques la société ancienne qui, jusqu’ici, malgré des ruines partielles, subsistait dans ses lignes essentielles, s’écroulait d’un seul coup.
Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections et des questions qui se croisaient, il se pencha vers Lydia, auprès de qui il était assis.
— Alors, vous êtes ruinée, dear little thing, dit-il. C’est très intéressant !
Lydia haussa les épaules. Son visage s’éclaira.
— Cela n’a aucune importance, fit-elle.