Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle se leva à l’arrivée de Savinski et courut à lui, disant :

— Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore, mon ami.

— C’est pour vous seule que je suis venu ici, dit doucement Savinski en gardant sa main dans les deux siennes. Vous me mènerez tout à l’heure à votre père. J’ai à lui parler.

Nathalie et lord Douglas les regardaient.

Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée, la promenade le long de la Fontanka, l’inattendu et curieux dîner chez Donon, la partie d’escrime avec Séméonof où, par moment, il semblait que l’on tirât avec des fleurets démouchetés, l’accueil enfin que venait de lui faire Lydia l’avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable ; la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants, les uns sombres et tragiques, les autres présentant au contraire des vues charmantes sur des campagnes où les ombres du soir commençaient à tomber, et une flûte invisible, au fond des vergers, modulait un énervant appel à l’amour.

— Qu’avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch ? dit Nathalie à haute voix. Vous semblez rajeuni de dix ans. Nous apportez-vous une bonne nouvelle ?

— Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski. Bonne ? cela dépend comment vous l’entendez. La nouvelle d’un fait qui peut hâter la chute des Soviets, est-ce que vous l’appelez une bonne nouvelle ?

— Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue pour le chœur muet et attentif.

— Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de Pétrograd seront demain occupées par les bolchéviques.

— Mais qu’est-ce que cela veut dire ? fit une dame un peu forte. Quel changement cela apportera-t-il dans les affaires ?