Il s’arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il réfléchit un instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le quittait pas des yeux, et soudain il se décida à raconter à son ami son entrevue avec Séméonof et l’engrenage dans lequel il se trouvait pris.

A sa grande surprise, Spasski, au lieu d’élever des objections, l’approuva d’être entré en contact avec le gouvernement. Sans doute, ne fallait-il pas se compromettre publiquement et apporter ainsi aux dictateurs terroristes le prestige moral d’un ralliement si éclatant. Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu’avantages à établir des relations officieuses avec les chefs de Smolny.

— Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l’heure présente est de quitter la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes soient ici, que des hommes comme moi mènent une guerre ouverte contre les bolchéviques, que des hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre la direction des affaires… Vous ne pouvez pas vous cacher sous un uniforme de soldat ; vous devez rester à Pétrograd, et si, pour y vivre, vous êtes obligé de causer une heure ou deux par semaine avec les bolchéviques, je n’y vois aucun inconvénient… Nous aurons besoin de vous. Je pars dans le Don retrouver les généraux Alexeief, Kornilof et Kaledine. Là est le salut… Mais il nous faut des gens sûrs à Pétrograd. C’est à vous que je ferai passer une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront apportées par des hommes de toute confiance et, le plus souvent, verbalement. On a la manie d’écrire en Russie. Rien n’est plus dangereux… Vous n’aurez de lettres de moi que quand cela sera absolument nécessaire ; il faudra les lire avec les yeux de l’esprit et comprendre à demi-mot ; elles ne seront jamais signées, ne porteront pas votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces coquins connaissent. Vous les distinguerez à ceci que, dans la seconde phrase, il y aura le mot « encore ». Maintenant, voici nos projets, mais je vous avertis à l’avance qu’il nous faut de l’argent, car on n’a pas le sou dans le Don, et sans argent, pas d’armée. Il faudra voir les alliés et leur faire comprendre que la seule façon d’ébranler les bolchéviques est d’aider à constituer une armée de volontaires sur les terres cosaques…

La figure de Spasski s’éclairait ; il était en pleine action. La vie pour lui était simple ; il avait un but vers lequel il tendait toutes ses facultés. Et ce but était magnifique : la libération de la Russie tombée dans l’esclavage le plus avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à l’activité d’un homme jeune et plein de confiance en ses forces ?

Il entra dans mille détails sur la façon d’organiser des relations sûres et rapides entre le Don et Pétrograd. Il prévoyait tout, et que Savinski pouvait être arrêté ou simplement surveillé. Il lui fit les recommandations les plus méticuleuses sur les précautions qu’il avait à prendre pour dérouter les fileurs, s’il en apercevait autour de sa maison.

Lorsqu’il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait à son tour plein de vie et de courage. Et comme la figure de Spasski revenait devant ses yeux, il se dit : « J’ai vu un homme heureux… Oui, dans l’horreur de ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi de ses facultés. Il ne le sait pas ; il ne s’en rend pas compte ; il parle, comme moi, comme nous tous, de la honte d’être Russe aujourd’hui, et pourtant il n’a jamais vécu des heures plus pleines et plus belles… »

Et Savinski, s’abandonnant à sa manie de philosopher, se mit à suivre avec fièvre une piste si riche en pensées nouvelles et qui lui paraissaient singulièrement attirantes.

VII
FINLANDE

Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon des événements qui l’entraînaient, Savinski n’avait pas été voir les siens en Finlande. Il remettait de jour en jour. Mais un remords tenace occupait son âme, dont il ne pouvait se défaire. Sa femme l’attendait. Elle ne se plaignait pas. Cela n’était pas dans ses habitudes. Elle ne parlait pas d’elle, mais de ses enfants qui s’impatientaient, et surtout Boris. Elle s’inquiétait aussi de savoir son mari exposé à mille dangers que son imagination, à distance, grossissait. Mais elle avait en lui une confiance entière, le savait retenu par des affaires importantes et ne doutait pas qu’à la minute où il le jugerait possible, il viendrait les rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour passer en Angleterre. Finalement, Savinski, profitant d’un moment de calme dans la tempête qui secouait la ville, décida d’aller pour deux jours de l’autre côté de la frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette nouvelle à Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et l’intimité qui était née entre eux était telle qu’il lui semblait n’avoir pas le droit de l’abandonner même pour un temps si bref. Il le lui dit, comme ils se promenaient dans le jardin près de la Néva, où s’élève la statue de bronze de Pierre le Grand.

— Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai beaucoup de soucis à votre sujet. « Que se passe-t-il dans la ville ? me demanderai-je à chaque heure. Tout est-il tranquille ? Tire-t-on sur Nevski ? » Il faudra que vous me promettiez d’être très prudente, de ne faire aucune folie. Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir ? Je suis arrivé à croire que vous ne pouvez mettre le pied hors de chez vous sans moi.