Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion.

— Suis-je une petite fille ? dit-elle. La ville est tranquille. Je ne vous promets rien du tout. Je sortirai probablement avec mon amie Hélène. Quant à des folies, j’aimerais bien en faire, mais cela n’est pas si facile que vous l’imaginez.

Elle s’arrêta un instant.

— Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez des folies… Si je vais voir Séméonof aux Affaires étrangères, est-ce une folie ? Non, je suis sûre qu’il me recevra très bien et sera d’une parfaite courtoisie… Irai-je prendre le thé chez l’admirable lord Douglas qui m’invite depuis longtemps ? Oh ! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch, non, toujours avec mon amie ? Folies à vos yeux, aux miens choses bien raisonnables et ennuyeuses… Je vais vous dire une chose à laquelle j’ai beaucoup réfléchi, Nicolas Vladimirovitch… Nous sommes cette fois-ci en pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des doutes. Vous étiez encore président de la Banque du Nord. Maintenant, vous n’êtes rien du tout et les bolchéviques vous ont pris votre auto. Nous sommes tous ruinés. On ne s’en aperçoit pas encore, mais ça viendra… Petit à petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit mal ; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves de bois ; la lumière électrique manque souvent au moment où on en a le plus besoin… On ne peut plus sortir la nuit, car on est dépouillé à tous les coins de rues. Nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain… Et voilà, nous menons tous la même petite vie plate, sans imagination, rétrécie seulement, car on se voit à peine… Cela manque de grandeur, vraiment… Nous sommes très médiocres, mon cher ami. Et le pire est que je ne vois pas ce que nous pouvons inventer de grand. C’est désolant ! Le soir, quand je suis couchée et près de m’endormir, je m’examine et je me dis : « Voilà encore un jour de ma jeunesse qui s’est envolé. Qu’en ai-je fait ? »

Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques accents de sa voix dont elle n’était pas complètement maîtresse, Savinski comprit qu’en elle une corde secrète vibrait douloureusement. L’impuissance où il était de la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et l’accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient en lui. Ils étaient seuls dans le jardin que domine le cavalier de bronze qui caracolait hardiment au-dessus d’eux. Un ciel gris de plomb, et bas, couvrait la ville. D’un côté de la place, les grands palais du Saint-Synode et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres blancs sur le fond jaune des murs ; de l’autre côté, le palais de l’Amirauté étalait la pompe impériale de son architecture jusque sur le quai de la Néva. Un petit drapeau rouge flottait au faîte du toit et semblait insulter tout un passé de grandeur, d’ordre et de magnificence. Savinski eut l’impression que Lydia et lui étaient perdus dans un pays inconnu et hostile. Une catastrophe les menaçait. Il fallait fuir… Mais il était trop tard… Il frissonna…

Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées. Il se sentit plein de force, et près de lui était Lydia. N’était-ce pas assez pour défier les destins ?

Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut frappé de son changement d’humeur. Elle était nerveuse, irritable. Pour la première fois, elle lui dit des mots assez piquants. En vain, il essaya de la ramener. Elle restait fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas la revoir avant deux jours, il était au désespoir.


Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure, il arriva vers midi auprès des siens. Le temps était brumeux et froid ; la campagne finlandaise triste, sans horizon, d’une couleur morte. Il retrouva l’atmosphère familiale qu’il connaissait, cette quiétude, ce sentiment de sérénité que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si sensible au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès d’elle tout semblait appartenir à un ordre de choses dont l’existence était réglée suivant des lois secrètes qui, par leur essence même, étaient au-dessus de toute discussion. Rien ne pouvait étonner ni surprendre dans les rapports qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était semblable à la chaleur douce, toujours égale, sans à-coups, bienfaisante, pénétrant partout, qui se dégage des grands poêles russes en faïence. Savinski y fut sensible une fois de plus ; ses nerfs, soumis à une rude épreuve par l’existence difficile de Pétrograd, se détendirent. Un flot de sensations douces l’envahit. Après le thé, Sonia se mit au piano et chanta d’une belle voix grave des airs populaires anciens. Savinski avait sur ses genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée contre la sienne. Il ne se défendait pas contre l’émotion qui montait en lui et peu à peu grandissait, le bouleversait. Un bonheur calme, riche et tranquille, était là à portée de sa main. Soudain, il se demanda passionnément : « Pourquoi suis-je ému à ce point ? » Et tout aussitôt, involontairement, la réponse monta à ses lèvres : « Peut-être ne suis-je plus fait pour ce bonheur-là ! » Il lui sembla que quelqu’un avait parlé en lui qu’il ne connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres sur son front pur. L’enfant resserra son étreinte et embrassa son père. Il respirait fortement, comme s’il avait gravi une côte escarpée.