Le dîner fut plein de gaieté. Boris l’anima de ses saillies et Savinski, dans une détente irrésistible, s’amusa avec son fils et se laissa emporter par le mouvement juvénile que Boris imprimait à la conversation. Pourtant, au cours du repas, il surprit à quelques reprises le regard de sa femme attaché sur lui. Un instant, il crut y lire une nuance d’étonnement un peu inquiet. Mais cette impression passagère se dissipa vite.

Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte au-dessus du lit où Savinski était couché à côté de sa femme. Il la prit dans ses bras et attira sa tête à lui pour lui donner un baiser avant de s’endormir. Il sentit sur ses joues des larmes chaudes.

— Tu pleures ? dit-il avec tendresse.

— Pardonne-moi, ce n’est rien, répondit-elle. J’ai été un peu énervée ces jours derniers. Les temps sont durs pour moi aussi… Mais je suis heureuse et je t’aime.

Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore. Le sommeil la prit dans les bras de son mari qui la caressait doucement et ne parlait pas.


Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l’heure du dîner. Sonia n’avait plus montré aucune faiblesse dans la journée. Elle l’accompagna jusqu’à la gare avec les enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait attendre un peu ; la Finlande était calme, bien que des bandes de matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais ils ne s’écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l’agitation du parti socialiste, la situation du gouvernement bourgeois semblait encore solide. Il surveillerait le développement de la crise à Pétrograd. Si les bolchéviques étaient chassés de Smolny, il devait être là. Si, au contraire, ils s’installaient au pouvoir, eh bien ! il serait toujours possible de franchir la frontière et de passer à l’étranger. Cependant, il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et leur ferait, en tout cas, tenir des nouvelles par une voie sûre.

En wagon, dans l’attente à Bieloostrof, et jusqu’à ce qu’un traîneau le ramenât de la gare de Finlande chez lui, il resta sous l’influence des heures passées auprès de sa femme. Mais, à peine dans son appartement, il se précipita vers le téléphone et demanda l’hôtel Volynski. Il apprit avec stupeur que Lydia Serguêvna n’était pas chez elle. Il téléphona chez Nathalie Choupof-Karamine. Elle avait la grippe, était seule à la maison et ne recevait pas. Où avait disparu Lydia ? Il faisait nuit depuis plus de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors de chez elle ? Peut-être avait-elle été chez son amie Hélène à la Mokhovaia ? Celle-ci n’avait pas le téléphone. Pour revenir de chez elle, il fallait traverser la solitude dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux Lydia s’avançant seule le long de la route que bordent d’un côté le canal, de l’autre les tas de bois faisant partie de la réserve de la ville. Elle marchait légèrement à son habitude, insouciante, préoccupée seulement de ne pas tomber dans les trous du chemin. Et, près du petit pont, trois soldats silencieux attendaient… L’image fut si nette devant ses yeux qu’il courut à l’antichambre, prit sa pelisse, et, en un instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place était nue et désolée. Le vent du nord s’était levé et une flamme insuffisante dansait entre les vitres de l’unique réverbère qui était allumé. Il faisait très froid. De l’autre côté de la place, de lourds tramways couplés passaient en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route ; il attendit un instant, alluma une cigarette, revint sur ses pas, et se décida à rentrer. « Cette vie est impossible », se surprit-il à dire, quand il fut de nouveau dans la tiédeur de son petit appartement. Il prit le téléphone. Cette fois-ci, Lydia était à l’appareil.

— Qu’avez-vous fait ? demanda-t-il. Je suis mort d’inquiétude.

— Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia. Pourquoi vous créer des soucis ?… Et puis, j’ai quelque chose à vous apprendre.