N’en pouvant plus, Savinski prit congé des deux amies. Lydia l’accompagna jusque dans l’antichambre. Elle ne paraissait pas s’apercevoir de l’humeur sombre dans laquelle était plongé son ami. Comme il allait la quitter, elle lui dit :

— Vous savez la véritable nouvelle, Nicolas Vladimirovitch. Lord Douglas m’a demandé de l’épouser. Il prétend que cela arrangera tout, qu’auprès de lui je serai enfin en sécurité et qu’il m’emmènera en Angleterre dès janvier avec l’ambassadeur qui va regagner Londres. C’est sur ce ton-là qu’il a pris les choses. N’est-ce pas très anglais ?

Savinski se sentit pâlir. Il fit un effort pour rester maître de lui. Il regarda bien en face Lydia. Elle souriait, mais il crut voir que sa lèvre inférieure un peu gonflée était légèrement contractée. Il y eut un instant de silence.

Puis, d’une voix très naturelle, il dit :

— Ce serait, en effet, une solution, Lydia Serguêvna. Adieu.

Et il sortit.


A la lumière de cette scène, Savinski vit tout à coup clair en lui. « Je me suis trompé, dit-il, sur mes sentiments pour Lydia. Je croyais avoir pour elle une amitié profonde, je croyais voir en elle une enfant. Erreur, illusion ! Ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour elle, c’est de l’amour. Ce n’est pas une enfant que je vois en elle, mais une jeune fille qui peut devenir demain une femme. » Quatre vers d’une chanson populaire lui traversèrent la mémoire :

L’herbe a été foulée,

Pas par toi.