J’ai été faite femme,

Pas par toi.

« C’est l’évidence même. Pourquoi suis-je resté à Pétrograd que tout me commandait de fuir ? A cause d’elle. Pourquoi ne vais-je presque plus en Finlande ? Pourquoi cette angoisse qui m’a étreint l’autre jour au milieu des miens ? Parce que je m’en suis senti séparé, à cause d’elle. Je lui suis attaché, c’est ici le mot propre. Elle m’est plus chère que tout. Voilà. Elle remplit ma vie, c’est magnifique, c’est inimaginable. Me serais-je cru capable d’un sentiment si profond ? J’étais devenu une espèce de bon ours familial ; j’allais finir mes jours ainsi dans une douce somnolence. Et puis je la rencontre ! Et puis ces temps troublés où l’on ne sait plus comment on vit !… Et tout est remis en question ! Je ne suis pas mort, grâce à Dieu ! Comme j’ai envie de vivre ! »

Tout à l’enthousiasme de cette découverte, Savinski arpentait son cabinet de travail. Il n’avait pas dîné seul et son esprit avait été diverti des pensées qui lui étaient chères par une longue et ennuyeuse conversation d’affaires avec ses deux hôtes. Mais son cerveau avait travaillé obscurément et, maintenant qu’il retrouvait la solitude, il arriva du coup à une vue claire de ses sentiments. La découverte qu’il en fit l’étonna et le ravit si fort qu’il ne songea pour l’instant à rien de plus. Lui, Nicolas Vladimirovitch Savinski, qui depuis quinze ans et plus s’était caché dans le cercle étroit de sa famille, y avait trouvé tous ses plaisirs et tout ce que le bonheur représentait sur la terre, voilà, il était, à quarante-cinq ans, amoureux d’une jeune fille qui en avait dix-huit. Il se regarda dans la glace. L’âge, il est vrai, n’avait pas trop marqué sur lui. Quelques rides plus creusées, quelques cheveux blancs, mais le visage restait net et fort, le regard vif. Au demeurant, une espèce de colosse dont les deux pieds s’appuyaient fortement sur la terre. C’est alors seulement qu’il se dit : « J’aime Lydia, mais elle, elle ne m’aime pas. Elle a pour moi de l’amitié, beaucoup d’amitié, un grand attachement, — cela et rien de plus. C’est l’évidence même. »

Chose curieuse, cette pensée ne lui fit à ce moment aucune peine. C’était un fait qui se plaçait au-dessus de toute discussion. Ce qui restait magnifique et surprenant était le sentiment né en lui, Savinski… Oui, mais le lord Douglas ? Allait-il lui enlever Lydia ? Cette idée, tout de suite, lui parut insupportable. Il voulait bien aimer Lydia, sans espoir de retour, mais il ne pouvait admettre ni qu’elle en aimât un autre, ni qu’elle quittât Pétrograd. Il avait besoin de sa présence continue auprès de lui. Sans elle maintenant, il n’était rien ; sans elle, la vie était vide ; un ennui insupportable l’accablerait.

La figure du jeune lord passa devant ses yeux. Il était beau comme un dieu ; aucune femme ne pouvait lui résister. Mais Lydia ? Elle n’était pas pareille aux autres. Elle avait une âme russe ; elle ne s’éprendrait pas de l’Antinoüs britannique… Et puis quitter son père ? Impossible… Et si le prince Volynski mourait ? L’instinct de sécurité ne serait-il pas alors plus puissant ? N’accepterait-elle pas de vivre d’une existence large et sûre en Angleterre ?…

Savinski passa une soirée agitée à tourner et retourner ces idées contraires en son esprit.

Mais, tout au fond de lui-même, rien ne prévalait contre la joie de la découverte qu’il avait faite : il aimait Lydia Serguêvna. C’était un don du ciel. Sa vie en était illuminée.

L’entrevue qu’il eut avec Séméonof, le lendemain à midi à la Banque du Nord, se ressentit du trouble de ses nerfs. Elle fut tumultueuse. Le sang-froid caustique du jeune chef bolchévique l’exaspéra. Il se laissa aller à lui répondre sur un ton plus vif qu’il ne voulait. Séméonof affectait de placer la révolution au-dessus de toute discussion. « C’est un fait, disait-il. Un esprit raisonnable n’a qu’à s’incliner devant un fait et à prendre ses mesures en conséquence. Il ne dépend pas de vous que nous soyons ou que nous ne soyons pas en pleine révolution. Cela étant admis, que ferez-vous ?

— Mais votre fait, répondit Savinski, quelle durée aura-t-il ? Vous avez été au pouvoir deux mois. Combien y resterez-vous ? Les événements vont vite chez nous. Kerenski, qui a été l’homme le plus populaire de Russie, n’a pas tenu six mois dans la tempête. Qui me dit que, dans quelques semaines peut-être, Lénine et Trotski ne seront pas en fuite… ou pendus.