A peine eut-il lancé ce dernier mot qu’il eût voulu le rattraper.
Séméonof sourit de ses lèvres sèches, ouvrit les deux mains d’un geste qui lui était familier et, fixant son interlocuteur, dit avec dureté :
— Vous avez raison sur un point. Nicolas Vladimirovitch, la vie d’un homme ne vaut pas cher aujourd’hui en Russie. Qu’on ne l’oublie pas.
Et, ayant lancé cette pensée ailée, il s’arrêta pour lui donner le temps d’atteindre son but.
Il revint à un ton de conversation plus plaisant.
— Si vous connaissez notre pays, dit-il, vous devez comprendre qu’il est avec nous et qu’il y sera longtemps, car nous apportons à cet homme étonnant qu’est le Russe, et qui reste complètement incompréhensible aux étrangers, les deux choses qu’il aime le plus au monde. Le Russe a le goût de l’absolu ; je m’exprime mal : il en a la passion… Et il adore le changement ; encore ici suis-je au-dessous de la vérité ; c’est le bouleversement qu’il aime, le renversement de toutes les valeurs. Nous lui offrons ces deux idoles. Rien de la société ancienne ne subsistera et nous lui présenterons un système nouveau, un absolu qui n’a jamais servi, dont il sera le premier à jouir : le communisme. Quelle fierté pour un grand peuple que de penser qu’il impose une vérité neuve au monde ! Avec cela vous ferez aller loin notre Russe. Pour cela, vous lui ferez supporter mille privations… Et Dieu sait si nous mettrons sa patience à l’épreuve, ajouta-t-il avec un sourire glacé. Le Russe étonnera l’univers en montrant qu’il peut vivre de rien, mais pour une idée. Nous sommes un peuple religieux, Nicolas Vladimirovitch. Mais les formes anciennes de la religion sont vidées de tout contenu. Elles s’écroulent et retournent à la poussière. Avec nous, c’est un Évangile nouveau qui s’impose à l’humanité.
Il continua à discourir ainsi. Savinski l’écoutait avec impatience. Il avait le goût qu’ont tous les Russes pour les discussions idéologiques. Mais le discours de Séméonof l’avait irrité et lui avait paru hors de propos. Se perdre dans une métaphysique politique et sociale est occupation agréable pour gens oisifs après dîner ; mais, dans ce cabinet de travail d’une banque d’où il avait dirigé de vastes affaires, il était habitué à un langage plus proche de la réalité. Par un brusque détour, Séméonof revint à des questions pratiques. Il s’agissait d’organiser la Banque du Peuple qui absorberait toutes les banques privées dont l’État avait pris possession et il voulait avoir les conseils d’un financier aussi éminent que Savinski.
Celui-ci ne put s’empêcher de hausser les épaules.
— Que me racontez-vous là ? dit-il. Savez-vous de quoi vivent les banques ? Vous croyez qu’elles vivent d’argent… Pas du tout, elles vivent de crédit. Sans crédit, pas une banque au monde ne peut garder ses guichets ouverts une journée. Or, quel est le crédit du gouvernement dont vous faites partie ? Nul. Vous avez saisi les dépôts. Après cela, qui vous apportera de l’argent ? Personne. Vous aurez beau multiplier les appels et donner les assurances les plus formelles, pas un client — et vous-même, mon cher Léon Borissovitch — ne vous confiera ses fonds. Vous tirez à toute allure deux cents millions de roubles par jour. Eh bien, vous ne reverrez jamais un seul des billets que vous mettez en circulation. Vous êtes condamnés à la banqueroute… Vous avez voulu mon avis, le voilà clair et net. Vous ne trouverez pas un homme connaissant les affaires qui vous parle un autre langage. Si vous tenez à ce que nous travaillions avec vous, abandonnez le communisme dont personne au monde ne peut établir les finances.
Séméonof réfléchit un instant.