— Vous appartenez aux écoles anciennes, Nicolas Vladimirovitch. Vous êtes prisonnier des formules dans lesquelles vous avez été élevé. Est-il possible que vous ne puissiez pas vous adapter aux formes nouvelles de la société ? Ce serait désirable, croyez-moi… Cela sera nécessaire. Je ne renonce pas à l’espoir de vous voir travailler avec nous.
Savinski avait horreur des banalités de Séméonof. Il les eût tolérées chez d’autres ; elles étaient inadmissibles dans la bouche d’un homme de ce caractère et de cette intelligence. Enfin, dans chaque entretien qu’il avait avec le commissaire bolchévique, ce dernier s’arrangeait pour lui faire sentir avec plus ou moins de discrétion qu’ils étaient les maîtres, qu’ils ne reculeraient devant rien et que, finalement, si l’on voulait sauver sa peau, il serait sage d’être en bons termes avec eux.
Si voilées que fussent ces allusions à leur tyrannique pouvoir, elles étaient, à la lettre, insupportables. C’était une des épreuves des temps troublés, et non la moindre, d’être obligé de plier sous la menace d’un dictateur terroriste. Jamais Savinski ne désirait plus ardemment le succès de Spasski que lorsqu’il se trouvait en face de Séméonof.
Celui-ci se leva, fit claquer ses doigts sur le dos de sa main, arpenta le cabinet, regarda par la fenêtre sur Nevski et, tout en marchant, dit comme négligemment :
— Nous allons arrêter l’ambassadeur d’Angleterre.
Savinski sursauta.
— Vous êtes fous ! lança-t-il, sans prendre le temps de réfléchir.
Séméonof eut un regard froid et répondit de la façon la plus formelle :
— Le gouvernement des Soviets ne peut admettre d’être insulté par le gouvernement britannique qui garde sous les verrous des hommes comme Tchitcherine et Petrof.
Cette fois-ci Savinski en avait assez, et, à son tour, de la façon la plus sèchement polie, il dit :