— Si nous n’avons pas ici des rapports d’homme à homme, je ne vois pas le but de nos entrevues.
Il y eut encore quelques phrases insignifiantes, puis Séméonof prit congé.
— Nous nous reverrons, dit-il énigmatiquement. Si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas à me téléphoner.
Une fois Séméonof sorti, la colère de Savinski tomba. Il réfléchit un instant sur la communication du sous-commissaire aux Affaires étrangères. Soudain sa figure s’éclaira et il sourit :
« C’est un chantage, se dit-il. Si Trotski avait décidé d’arrêter l’ambassadeur d’Angleterre, il ne chargerait pas Séméonof de me l’apprendre. Mais comme ce sont de rusés compères, ils ont trouvé ce moyen ingénieux d’agir sur l’ambassadeur de Sa Majesté britannique, car ils sont persuadés que je m’empresserai de lui raconter notre conversation. » Il s’arrêta un peu, puis il continua :
« Et, ma foi, il est bien évident qu’il faut aller le lui dire et qu’ils ont calculé assez juste. Mais le chantage n’en est pas moins évident et ils ne songent pas une minute à arrêter mon honorable ami. »
Il fit demander à l’ambassadeur d’être reçu vers cinq heures, de façon à avoir son après-midi libre. Il arriva très en retard chez lui pour déjeuner. Il trouva un mot de Lydia lui disant que son père était plus malade et qu’elle ne pouvait sortir. Elle avait téléphoné plusieurs fois en vain. Il se rendit à cinq heures à l’ambassade où il rencontra le lord Douglas. Il s’entretint amicalement avec lui pendant quelques minutes. « Est-ce qu’il aime Lydia ? se demanda-t-il, tout en causant avec l’admirable jeune homme. Mais non, il ne l’aime pas. Elle est belle, elle est jeune, il lui plaît ; il veut prendre son plaisir avec elle, mais c’est tout. Il ne l’aime pas, il ne l’aimera jamais. Peut-il même imaginer ce que c’est que d’aimer Lydia ? » Il souriait de joie, tant cette certitude l’emplissait. Elle resta en lui pendant la demi-heure qu’il passa avec l’ambassadeur.
Au soir, il téléphona à son amie. Le prince Volynski avait passé une mauvaise journée ; il était agité et demandait à le voir le plus tôt possible. Est-ce que le lendemain quatre heures lui convenait ?
Il accepta le rendez-vous et s’informa auprès de Lydia s’il pourrait causer avec elle un peu en sortant de chez son père.
— Certainement, dit Lydia. J’ai beaucoup de soucis et je serai contente de vous voir.