Savinski le mit au courant de la situation telle qu’il la voyait. Il ne fallait pas douter que les bolchéviques ne s’affermissent au pouvoir. Les négociations de paix allaient grand train depuis que Trotski lui-même était parti pour Brest-Litovsk. A l’intérieur, le désordre le plus complet ; la ruine dépassait l’imagination. Et voilà que déjà les Allemands avaient envoyé une mission financière et commerciale avec le comte Mirbach. Le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank, était là. Il ne l’avait pas vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au premier jour.

— Qu’est-ce que les Allemands feront ? conclut Savinski, nous n’en savons rien. S’ils veulent faire avancer un corps d’armée ici, qui les en empêchera ? Ils seront acclamés et votre charmante voisine donnera de grandes réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste. Nous aimons à être du côté du manche, comme disent les Français. C’est un défaut national. Mais pourront-ils entreprendre de nourrir cette ville affamée ? Faut-il le souhaiter ? Je vous avoue que je ne sais plus ce qu’il faut désirer.

— Je les déteste plus encore que les bolchéviques, répondit le prince. Dieu m’évitera cette honte ; je ne les verrai pas… Mais laissons cela. Mettez une bûche au feu, tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec impatience… Ah ! elle va flamber, la gaillarde, tout à l’heure. Elle était, il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses sœurs. Et maintenant, elle va réchauffer les vieux os du prince Volynski… Voilà, mon cher, une destinée bien remplie : un peu de fumée dans l’air, un peu de chaleur dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe, et puis rien, voilà, voilà !… A présent, il faut parler sérieusement, mon ami, dit-il en hochant la tête, très sérieusement, voyez-vous.

Il s’arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible vieillard allait, par une saute brusque d’idées, le prier de combiner le passage difficile de la frontière et de faire les plans d’un voyage en Égypte, ou en Sicile.

Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute.

— C’est de Lydia qu’il s’agit, fit-il, de ma petite Lydia… Vous comprenez bien, mon cher, que c’est mon seul souci… Une petite fleur comme elle dans cette ville de folie ! Les soldats et les bandits dans la rue, et ce Lénine, ce Trotski à Smolny !… Qu’est-ce qui lui arrivera, Nicolas Vladimirovitch ? Elle est si jolie, cette enfant… Vous avez remarqué, où qu’elle passe, les gens s’arrêtent et la regardent… C’est une beauté, mon cher, je suis fier d’elle, je vous assure, très fier… Mais tout cela n’est rien au prix de son âme. Là il n’est rien que de pur, pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sous-entendu : tout est clair, ouvert, bon et généreux ; je lis en elle, je sais tout ce qu’elle pense et ce qu’elle sent. Eh bien, je vous le dis, c’est un cœur incomparable, ma Lydotchka… Alors, voyez-vous, je tremble pour elle, elle va être seule… Seulement, voilà, il y a un fait nouveau, oui, je sais bien, vous le connaissez. Lydia vous l’a dit, elle vous dit tout. Ce lord Douglas veut l’épouser…

Ici le prince soupira et s’arrêta pour reprendre haleine. Il avait l’air très triste. Savinski, qui s’intéressait prodigieusement à la conversation depuis qu’elle avait comme thème Lydia, commençait à se demander avec un peu d’inquiétude où visait le prince Serge.

— Pour dire le vrai, continua le vieillard, j’admire les Anglais, mais je ne les aime pas… Ce sont des gens sans méchanceté, mais ils sont durs. Pas de cœur, mon cher, pas d’ouverture d’âme… Naturellement, je n’aurais jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement, voilà, Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a la révolution, et Lydia est là dans cette ville qu’elle ne veut pas quitter… Naturellement, elle nie le danger, vous la connaissez, mais elle ne me prend pas à ces ruses enfantines. C’est à cause de moi qu’elle ne veut pas partir…

— Mais, qu’est-ce qu’elle a répondu à lord Douglas ? interrompit Savinski, soudainement anxieux de savoir avec précision ce qui s’était passé.

— Hé ! mon cher, fit le vieux prince en riant, elle n’a rien répondu, comme font toujours les filles. Elle s’en est tirée en plaisantant, et voilà tout… Seulement, lord Douglas est revenu la voir, hier avant dîner, et, cette fois-ci, a insisté… Il paraît qu’il est superbe, ce garçon. Comment le trouvez-vous ?