— Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité. Il a un titre, il est beau comme on ne l’est pas, il est jeune, il est riche. C’est un Adonis avec un carnet de chèques. Et cela dit, il n’y a rien de plus à ajouter. La seule idée qu’il puisse être un mari pour Lydia Serguêvna est risible.
— Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison… Mais, dans les circonstances où nous sommes, je suis obligé de penser autrement… Vous comprenez, Nicolas Vladimirovitch, c’est un homme honorable, et c’est la sécurité… S’il épouse Lydia, il l’emmène en Angleterre… Moi, je crève ici, c’est entendu, mais je n’ai plus de soucis, mon cher, vous voyez la chose ; je m’endors un beau jour dans la paix de l’âme parce que je saurai que ma fille est à l’abri du danger… C’est capital, mon ami… Il n’y a pas de repos sans cela.
Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme, comme s’il n’y avait plus le moindre doute dans son esprit sur le parti à prendre.
— Seulement, reprit-il, ce n’est ni moi ni vous qui décidons. C’est Lydia. Lydia, on n’en fait pas ce que l’on veut. Pourtant, elle est pleine de raison, ma fille. Mais, dans une question comme celle-là, je n’ai aucune influence sur elle, parce qu’elle pense que je me sacrifie… Alors, nous avons des dialogues incroyables, Nicolas Vladimirovitch, et qui m’agitent… Nous nous sommes disputés sur ce sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle m’a dit très sérieusement : « Est-ce que tu ne m’aimes plus, papa, que tu veux te débarrasser de moi ? Si c’est vrai, alors dis-le, et je m’en irai d’ici. » Eh bien, moi, mon cher, je suis vieux et faible, et quand j’ai entendu ma fille parler ainsi, je l’ai prise dans mes bras ; j’ai pleuré, comme un enfant, et je l’ai suppliée de rester… Que voulez-vous, c’est déplorable, mais qu’y faire ? Et ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a pleuré avec moi, je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les nerfs malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur ce sujet. Et c’est pour cela que je vous ai demandé de venir… Vous êtes la seule personne que Lydia aime… Oui, elle vous aime, mon ami… Tout ce que vous dites est pour elle parole d’évangile. Vous êtes un homme fort, Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé dans cette affaire… Parlez-lui. Suppliez-la d’accepter ce lord Douglas (que le diable emporte, du reste !), et dites-lui la vérité, que je vais mourir, qu’elle sera seule, que j’aurai trop de chagrin à la laisser dans cette ville maudite… Je vous en prie, faites tout ce qu’il faut. Moi, je ne peux plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous deux. Vous comprenez que c’est stupide… Aussi, je vous demande de m’aider. Vous la déciderez à accepter, puisqu’il le faut… Vous êtes son ami.
Le prince se tut ; il était terrassé par l’émotion et respirait avec peine… Écroulé dans son fauteuil, il ne semblait plus avoir que quelques étincelles de vie en lui.
Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s’était durcie ; il avait vieilli. Il se passa la main sur le front et, sans plus réfléchir, se leva.
— Allons, je vois qu’il faut le faire. Vous avez raison. Il ne faut penser qu’à elle aujourd’hui. Ni vous ni moi ne pouvons la protéger… Savez-vous où je la trouverai ?
— Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant la main. Attendez, un domestique va vous conduire chez elle. Ma femme est en bas et, vous savez, on ne peut plus chauffer que le devant de la maison… Elle vous recevra dans sa chambre… Cela n’a aucune importance entre nous… Vous êtes notre ami, notre seul ami… Merci.
Quelques minutes plus tard, Savinski entrait dans la chambre de Lydia qu’il ne connaissait pas. C’était une grande pièce dont les deux fenêtres regardaient le quai de la Néva. Elle était assez sombre. Une lampe électrique dans un plafonnier répandait une faible lueur, car l’usine électrique manquant de charbon ne fournissait qu’un courant insuffisant. Une lampe à pétrole, sous un grand abat-jour, posée sur une table, éclairait Lydia étendue sur un divan recouvert d’un châle ancien. Elle avait dénoué ses cheveux et, lorsqu’elle se leva pour aller à la rencontre de son ami, ils flottèrent autour d’elle. Ils descendaient jusqu’aux hanches en nappes légères, ondées et dorées, qui semblaient absorber toute la lumière qui était dans la chambre. A la trouver ainsi, le cœur de Savinski lui défaillit. Jamais il ne l’avait vue décoiffée, dans ce déshabillé qui suppose une intimité plus grande, et, pour la première fois, il sentit un obscur et passionné désir monter en lui de la prendre dans ses bras et de la garder pour lui seul. C’était à cette femme qu’il fallait renoncer ! Ah ! le sacrifice que lui demandait le prince Serge était au-dessus des forces humaines. Sous le coup de l’émotion qui le poignait, il s’arrêta un instant.