Il ne lui avait jamais parlé aussi directement ; il eut peur d’en avoir trop dit, car il lui parut que Lydia rougissait. Il resta embarrassé un instant ; puis il se souvint de la scène de l’avant-veille et de l’explication que lui devait Lydia des raisons pour lesquelles elle ne voulait pas du lord Douglas. Il les lui demanda.

— C’est difficile à dire ici, fit-elle. Pourtant, je crois que j’y arriverai. Seulement, venez un peu plus près de moi, Nicolas Vladimirovitch. Il ne faut pas qu’on nous entende.

Savinski rapprocha sa chaise et s’inclina vers elle au travers de la table. Son visage touchait presque celui de la jeune fille. Elle commença ainsi avec un peu d’émotion :

— Je comprends très bien, Nicolas Vladimirovitch, pourquoi papa désire que j’épouse cet Anglais. Papa ne voit qu’une chose, c’est qu’il est malade et que Pétrograd, aujourd’hui, n’est pas une ville sûre pour les gens qui appartiennent à notre classe sociale… Alors, comme je suis ce qu’il aime le mieux au monde, il consent à se priver de moi. Le mariage qu’il me propose, c’est ce qu’on peut appeler une solution raisonnable… Oui, c’est très bien de prendre un mari qui est jeune, beau, riche et qui vous offre une grande situation mondaine ; cela est plein de sagesse et, écoutez, Nicolas Vladimirovitch, en d’autres temps, pourquoi ne l’aurais-je pas accepté, à condition, bien entendu, que je n’eusse aimé personne d’autre ?… Mais est-ce aujourd’hui qu’on va me parler d’une solution raisonnable, une solution raisonnable dans cette ville de fous ? Faire quelque chose de sage, de réfléchi, qui arrange tout, à l’heure où nous sommes, Nicolas Vladimirovitch, dans la Russie que nous avons devant les yeux !… Mais la seule pensée en est horrible, mais c’est un idéal qui n’est pas pour nous ; vous comprenez bien, il n’est pas à notre mesure… Je dis que vous et papa vous parlez comme vous auriez parlé il y a un an, quand tout était calme… Mais aujourd’hui, quand on ne sait pas si l’on vivra demain, prévoir les choses de si loin et arranger d’un seul coup sa vie, toute sa vie, pensez-y, mais c’est absurde, mon cher ami, c’est absurde… Ce que vous me proposez, on ne peut pas le faire, justement parce que c’est la révolution. Et comme vous êtes un homme, vous n’y avez rien compris, et il faut que ce soit moi qui vous ouvre les yeux…

Elle triomphait en regardant Savinski, comme si elle se demandait : « Puis-je me moquer ainsi de ce grand monsieur si intelligent, si connu ? Eh bien, oui, je puis le faire, et c’est délicieux. »

Savinski ne répondit pas. Le sophisme de Lydia était palpable, évident, mais il avait quelque chose de si séduisant que Savinski n’avait ni le goût ni la force de le réfuter. Et puis il sentait au fond de lui qu’ils vivaient une heure charmante de leur étrange vie à deux. Pourquoi chercher plus loin ? Les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes.

XI
UN INCIDENT

Il passa Noël à Pétrograd. Il avait vu longuement le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank. L’entretien avait été si intéressant qu’ils s’étaient donné un second rendez-vous pour la veille même de Noël. Il y avait là une occasion unique de savoir ce qu’étaient les intentions des Allemands, quelles vues ils avaient sur les bolchéviques, comment ils entendaient vivre avec eux, et surtout pendant combien de temps ils les laisseraient au pouvoir. Car il n’était pas douteux pour Savinski que l’existence de Lénine et de Trotski était entre les mains des Parques de Berlin. Il fit donc passer un message à sa femme pour lui dire que des affaires le retenaient, mais qu’il serait auprès d’elle et de ses enfants la veille du jour de l’an. Il lui écrivit sur le ton le plus amical. Il était plein de tendresse pour elle. Maintenant qu’il en aimait une autre, il sentait avec plus de force que jamais les liens d’amitié qui l’unissaient à Sonia. La figure de sa femme lui apparaissait d’une noblesse rare. Il avait en elle une entière confiance. Elle était toute bonté. Il aurait voulu lui dire les sentiments nouveaux qui l’agitaient. Il ne pouvait avoir qu’elle comme confidente. Il y eut un souper d’une quinzaine de personnes chez Nathalie. On but du champagne et la gaieté fut grande. Cette fois-ci, Nathalie, qui s’était aperçue d’une froideur croissante chez lord Douglas à son endroit, et du plaisir qu’il prenait à s’entretenir avec Lydia Serguêvna, mit cette dernière près de Savinski. Celui-ci pensait être rajeuni de vingt ans. Mais même alors avait-il ce goût prodigieux à la vie qu’il se sentait maintenant, cette exaltation qui prenait sa source au plus profond de lui ? Son passé, sur lequel il ne jetait qu’un regard indifférent, lui paraissait terne, sans couleur. La jeune enchanteresse, qu’il avait à son côté, lui avait versé un élixir par quoi le monde entier était revêtu de beauté. Il regardait avec indulgence les gens qui l’entouraient. Le lord Douglas lui-même lui paraissait charmant. Cet Antinoüs de Thulé ne gardait aucune rancune à Lydia du refus par lequel elle avait répondu à sa demande. Sans doute ne le tenait-il pas pour valable ? Sans doute pensait-il gagner sûrement, avec les cartes qu’il avait en main, la partie engagée. Il riait et plaisantait avec la jeune fille et Savinski n’en prenait nul ombrage. Et même lorsqu’il s’agit de raccompagner Lydia chez son père, Savinski le vit partir sans émoi avec elle, tant la certitude était forte en lui qu’une fille comme Lydia n’épouserait jamais cet homme d’une race si différente de la sienne.


Quelques jours plus tard il y eut entre Lydia et lui un incident qui lui parut incompréhensible. Ce fut un coup si brusque qu’il en resta ébranlé. Voici comment les choses se passèrent. Il était sorti avec la jeune fille pour faire des courses sur Nevski et, comme ils passaient devant un magasin de jouets, ils y entrèrent. Il avait des cadeaux à acheter pour ses enfants à l’occasion de la nouvelle année. Jusqu’alors Lydia avait été de l’humeur la plus gaie et même la plus tendre. Dans le magasin, il parut à Savinski qu’elle était préoccupée. Il fut assez longtemps à choisir ce qu’il voulait. Lydia ne parlait pas. Lorsqu’il la questionnait, elle répondait par monosyllabes et Savinski était incapable de comprendre la raison de ce brusque changement.