Le hasard voulut qu’à ce moment le lord Douglas parût dans le magasin. Lydia fut aimable avec lui. Lord Douglas, riant et léger à l’ordinaire. Il s’intéressa aux jouets que Savinski examinait. Il lui demanda des nouvelles de sa femme et le félicita de l’avoir installée en Finlande, quoique Pétrograd fût une ville bien curieuse en ce moment-ci. Savinski lui présenterait ses hommages quand il la verrait.

Savinski le remercia et dit :

— Je passerai le jour de l’an avec eux. Je pars après-demain.

Puis il se remit à regarder les jouets qu’on lui apportait. Un instant après, Lydia dit à haute voix à lord Douglas :

— Voulez-vous me ramener jusque chez moi ? Il se fait tard et j’ai un rendez-vous.

Douglas, enchanté, acquiesça. Lydia s’avança alors vers Savinski, lui tendit la main et dit :

— Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, je suis désolée de vous quitter, mais je suis en retard. A bientôt, n’est-ce pas ?

Elle prononça ces phrases du ton mondain et conventionnel sur lequel les eût dites Nathalie Choupof-Karamine elle-même et sortit sans que Savinski, dans l’extrême de son étonnement devant une manœuvre si imprévue, ait pu la retenir. Il ne sut que balbutier quelques phrases banales. Déjà elle était partie, laissant Savinski décontenancé en face d’une rangée de poupées russes, aux joues hautement enluminées, qui le regardaient de leurs yeux fixes.

Que se passait-il en Lydia ? Comment expliquer ce mouvement subit d’humeur ? Comment admettre qu’après ce qui avait été dit entre eux elle l’eût quitté délibérément pour aller vers le lord Douglas ? Qu’était ce rendez-vous dont elle n’avait pas parlé ? Savinski admettait qu’il se trouvait incapable de comprendre l’âme de cette jeune fille. Il était perdu sur des terres inconnues… Que savait-il des femmes, après tout ? Une longue période de mariage l’avait séparé du monde. Sa femme était sans complications, sans feintes, sans détours. Il lisait en elle comme en un livre ouvert et jamais il n’avait eu à se poser des questions à son sujet. La simplicité de son caractère, l’égalité de son humeur ne laissaient place à aucune énigme. Elle était sa femme d’abord, et ne serait jamais à aucun autre ; puis elle était la mère de ses enfants. Et il avait vécu quinze ans auprès d’elle dans un comble de tranquillité sentimentale, toute son activité étant prise par les grandes affaires qu’il avait à manier… Avant elle, de vingt à trente ans, il avait eu mainte aventure. Il était alors très beau garçon, assez en vue, et il vivait dans une société aussi éloignée des principes puritains que la Nouvelle-Angleterre l’est des terres russes. Il avait connu des succès dont il ne s’était pas glorifié parce qu’ils ne lui avaient rien coûté et des ruptures qui ne lui avaient laissé que l’agréable sensation d’une liberté retrouvée après avoir été perdue quelques semaines ou quelques mois… Il ne s’était jamais placé en présence de problèmes compliqués. Les équations qu’il avait eu à résoudre n’étaient pas de celles qui demandent un effort intellectuel. Aussi se trouvait-il stupide devant le mouvement capricieux de Lydia. Que fallait-il y voir ? Il y réfléchit longuement. L’avait-il blessée de quelque manière involontaire ? Il s’examina. Non, il avait conscience de ne l’avoir heurtée en rien. Avait-elle deviné que les sentiments de Savinski envers elle n’étaient pas ceux de l’ami qu’il prétendait être ? Cette idée avait quelque chose de séduisant et Savinski s’y attarda. Avait-elle pris ainsi conscience de sa force, du pouvoir qu’elle avait sur lui, et, comme toute autre femme, voulait-elle immédiatement en abuser ? Même si la première de ces hypothèses était vraie, il fallait, pour que la seconde fût admissible, supposer une Lydia bien différente de la jeune fille dont il portait l’image chérie en lui. Ces idées contradictoires se heurtèrent longtemps dans la tête douloureuse de Savinski. Il renonça à trouver une réponse à un problème si difficile et décida de questionner un jour prochain Lydia avec la simplicité qui était entre eux.

Mais les choses tournèrent de telle façon qu’il ne put la voir avant son départ pour la Finlande. Elle était, lui fut-il répondu au téléphone, légèrement souffrante et obligée de garder le lit. Il lui écrivit un billet pour lui souhaiter une bonne année et lui dire au revoir. Il serait rentré à Pétrograd le 2 ou le 3 janvier. Il n’eut pas de réponse. Il n’en avait pas demandé, il est vrai, mais il fut désappointé de n’en pas recevoir. La veille du jour de l’an, il partit de bon matin par le premier train. A la frontière, une difficulté s’éleva. Le commissaire bolchévique déclara que les visas anciens n’étaient plus valables. Il fallait maintenant un visa des Affaires étrangères apposé dans une forme qu’il lui indiqua. Et de nouveau Savinski sentit qu’il était inutile d’essayer de forcer la consigne. Il était fort exaspéré pourtant. Il pensait à la déception de sa femme et de ses enfants. Il lui semblait qu’il les trahissait en ne passant pas avec eux le jour de l’an. Un officier, qui était employé au bureau des passeports et qui avait appartenu à l’ancienne administration impériale dans le même poste, connaissait depuis longtemps Savinski. Profitant d’un moment où le commissaire bolchévique, qui était un grand diable de matelot de Cronstadt aux yeux farouches, s’était absenté, il dit à Savinski qu’il allait à Pétrograd en automobile pour affaire de service et qu’il l’emmènerait volontiers. Il n’y avait qu’une trentaine de kilomètres. Si tout allait bien, ils seraient là avant midi et peut-être Savinski pourrait-il avoir son visa au commissariat des Affaires étrangères de façon à prendre le train du commencement de l’après-midi. Pour éviter d’éveiller la susceptibilité du chef de poste, Savinski l’attendrait un peu plus loin sur le chemin.