Savinski laissa ses bagages à la douane et s’en fut attendre l’automobile. Un quart d’heure plus tard, ils roulaient lentement sur la neige tassée de la route dans la direction de Pétrograd.

Le compagnon de Savinski était un homme intelligent et agréable. Il avait gardé sa place pour ne pas mourir de faim et, en outre, il pouvait rendre à la frontière bien des services à ses anciens amis. Du reste, quand il en aurait assez, il passerait le fameux pont de bois qui sépare la Finlande de l’empire. Ils eurent une longue conversation en français pour éviter d’être compris par le soldat qui conduisait la voiture. Savinski apprit ainsi une nouvelle qui l’intéressa fort. L’officier, par suite d’un hasard heureux, se trouvait être assez exactement renseigné sur la force et les projets du parti communiste en Finlande. Il n’était pas douteux que les bolchéviques finlandais eussent trouvé un appui, de l’argent et des armes en Russie ; des émissaires de Lénine et de Trotski faisaient constamment la navette entre Helsingfors et Pétrograd, et, d’après certains renseignements, on pouvait s’attendre, dans la seconde quinzaine de janvier, à un coup d’État des extrémistes qui renverseraient le faible gouvernement bourgeois. L’officier ne mettait pas en doute leur succès. Cela donna beaucoup à réfléchir à Savinski. Il avait les siens en Finlande. Quelle serait leur sécurité si le parti rouge était au pouvoir ? Ne faudrait-il pas les faire passer à l’étranger ? Mais Sonia accepterait-elle de partir sans lui ?… Et puis il avait des fonds importants dans plusieurs banques d’Helsingfors. Il fallait les en retirer, car les banques finlandaises subiraient la même fortune que celles de Russie.

Au commissariat des Affaires étrangères, il eut la chance de rencontrer dans un couloir Séméonof. Celui-ci le reçut de la façon la plus aimable et lui demanda à quoi il pouvait lui être utile. Savinski lui expliqua qu’il avait été arrêté à la frontière de Finlande. Séméonof aussitôt devint sérieux.

— Nous ne donnons plus de visas, dit-il. Il y a eu des fuites. Des gens ont profité du désordre des bureaux finlandais où, comme vous savez, nous gardons nos agents, pour passer en Suède.

— Mais je n’ai pas l’intention d’aller en Suède, dit Savinski vivement.

— Je n’en doute pas, répondit Séméonof avec l’ébauche d’un sourire. Je suis persuadé que vous avez d’excellentes raisons de ne pas quitter Pétrograd…

Il s’arrêta un instant et reprit sur un ton de voix un peu différent :

— Ne serait-ce que pour continuer vos utiles entretiens avec Lamshof.

« Il sait tout ce que je fais, pensa Savinski. Il y avait une allusion à Lydia dans la première partie de sa phrase. » Un sentiment de colère monta en lui. Il se domina et dit avec insistance :

— Je vous assure que je ne partirai pas. Mais j’ai les raisons les plus graves pour aller en Finlande où sont ma femme et mes enfants… J’ai l’intention de les envoyer en Angleterre pour l’éducation de mon fils et je suis sûr que vous ne me refuserez pas de viser leur passeport.