— Oui, dit Séméonof, je comprends, pour l’instant les écoles anglaises sont meilleures que les nôtres.
Il réfléchit un peu.
— Je vous donnerai votre visa, Nicolas Vladimirovitch, oui, je vous le donnerai, et, si vous me rapportez le passeport de votre femme et de vos enfants, je m’engage à le viser pour la sortie de Finlande… Mais, n’est-ce pas ? nous parlons ici d’homme à homme ; puis-je avoir la promesse que vous rentrerez à Pétrograd dans les premiers jours de l’année ? Nous aurons à causer, voyez-vous ; une conversation avec un homme de votre valeur est toujours précieuse pour moi.
Savinski, fort exaspéré, donna la promesse demandée. Le même soir, il était chez les siens et rassurait Sonia dont l’inquiétude avait été grande à ne pas le voir arriver dans la matinée.
Il eut beaucoup de peine à lui persuader de lui remettre son passeport pour avoir le visa de sortie.
— Je ne veux pas quitter la Finlande, disait Sonia avec force. C’est déjà beaucoup que j’accepte de ne pas rentrer à Pétrograd près de toi. Si nous partons, partons ensemble. Pourquoi ne restes-tu pas ici ? Nous tenterons notre chance à Abo.
Savinski allégua l’engagement qu’il avait pris de retourner à Pétrograd. Du reste, les relations qu’il avait avec Séméonof le mettaient à l’abri de tout danger. Et puis, à ce moment, qui savait ce qu’allaient faire les Allemands ? Peut-être dans un mois occuperaient-ils Pétrograd et y apporteraient-ils au moins l’ordre et la sécurité. En attendant, comme la situation en Finlande pouvait, d’un jour à l’autre, devenir dangereuse, il suppliait sa femme, pour le salut de ses enfants, d’aller l’attendre à Stockholm. Un homme seul trouverait toujours moyen d’y arriver, dût-il franchir la frontière nuitamment. Sonia finit par se laisser convaincre, mais, malgré l’empire qu’elle avait sur elle-même, elle ne put cacher sa tristesse.
Le 2 janvier, Savinski l’emmena avec lui à Helsingfors où il avait à voir ses banquiers. Il y régla ses affaires au mieux. Ils déjeunèrent en tête-à-tête à l’hôtel Kemp. Sonia restait sérieuse et Savinski essaya en vain de l’égayer. Ces dernières heures passées avec celle qui avait été la fidèle compagne de sa vie pesaient lourdement sur son humeur aussi. Il allait rentrer à Pétrograd. Qu’arriverait-il de lui ? Jamais l’avenir n’avait été aussi incertain. L’image même de Lydia était obscurcie. Comment la retrouverait-il ? La sagesse n’était-elle pas de rester auprès des siens ? Il ne pouvait s’arracher aux pressentiments sombres qui pesaient sur lui. Et, lorsqu’il partit le lendemain, la séparation leur fut déchirante à tous deux.
Cependant Lydia attendait Savinski. Il avait dû rentrer ce jour même, tard peut-être. Il aurait pu être là, la veille déjà. Qu’est-ce qui le retenait en Finlande ? Lydia marchait de long en large dans sa chambre. Par moment, ses sourcils se fronçaient ; des rides se dessinaient sur son front pur. Elle ne se décidait pas à se coucher. Elle savait que le sommeil la fuirait. Elle allait ainsi de la fenêtre à son lit, de son lit à la fenêtre. Au-dessus de Pierre-et-Paul, des étoiles brillaient claires dans le ciel noir d’hiver. Tant de calme là-haut, tant de trouble dans cette petite chambre !… Elle s’arrêta enfin ; elle était lasse, elle aurait voulu mourir. Et soudain l’expression de son visage se modifia. Elle murmura : « Oui, je le ferai. » Ses yeux étincelaient, sa face changeante prit une expression de triomphe. « Je le ferai », dit-elle encore une fois en baissant les paupières. Elle avait retrouvé le calme.