Ce même jour, vers cinq heures, Savinski vint la voir après avoir passé chez le prince. Elle le reçut, cette fois-ci, dans une petite pièce attenant au salon où sa mère et le général Vassilief discutaient avec gravité sur des minuties. On entendait le murmure continu de leurs voix qui se mêlait au chant monotone du samovar. Avant même de se rencontrer, Lydia et Savinski étaient inquiets et énervés. Savinski, depuis plusieurs jours, avait l’impression qu’il marchait sur un terrain dangereux ; mais rien ne lui aidait à reconnaître les endroits où il ne fallait pas appuyer. Il redoutait une nouvelle saute d’humeur chez Lydia. Comment l’éviter ? Il y réfléchissait encore au moment de la revoir. Mais, lorsqu’il fut en face d’elle, il éprouva une telle joie à la retrouver qu’il ne pensa plus à rien d’autre. Pourtant, il évita de parler de la Finlande et du départ prochain de sa femme. Il lui semblait avoir compris que toute allusion à un voyage était insupportable à son amie. Était-ce parce qu’elle savait ne pouvoir quitter la Russie ? Lydia, de son côté, fut au début charmante comme à son ordinaire. Elle raconta à Savinski les mille riens de sa vie. De lord Douglas, il ne fut pas dit un mot. Ils parlèrent d’abord légèrement de toutes choses. Mais, peu à peu, un malaise s’éleva entre eux. Savinski s’en rendit compte assez vite. Ils semblaient qu’ils fussent possédés tous deux par un peu de fièvre ; il y avait un rien d’affectation dans le ton presque indifférent qu’avait adopté Lydia et il sentait sous cette surface unie un courant de pensées secrètes et tumultueuses. Il y avait certains silences, certains regards, du reste aussitôt détournés qu’aperçus, quelque mouvement brusque de la tête, deux mains qui ne pouvaient rester tranquilles.
A constater ces signes de nervosité chez la jeune fille, Savinski se troubla lui-même. A son tour, il montra de l’agitation, de l’inquiétude. Finalement, n’en pouvant plus, il se leva. Elle se leva aussi, sans réfléchir. Il se rapprocha d’elle, prit ses deux mains entre les siennes et lui dit :
— Qu’avez-vous, Lydia Serguêvna ? Que se passe-t-il ? Ne suis-je pas votre ami ? N’avez-vous plus confiance en moi ? Je ne comprends rien…
Elle le regarda longuement, sans répondre. Ses yeux avaient une fixité inquiétante et, soudain, Savinski les vit se remplir de larmes.
Il ne put supporter ce spectacle. Sans songer qu’on pourrait le voir du salon voisin, il attira Lydia dans ses bras et, au comble de l’agitation, il lui disait les paroles sans suite avec lesquelles on apaise la douleur des enfants et des femmes.
— Lydia, Lydotchka, ma chère petite Lydia, je vous en supplie… Calmez-vous. Voyons, voyons, pourquoi ce gros chagrin ? Vous pleurez ! Est-ce parce que vous savez que les larmes vous rendent plus belle encore ?… Là, là, cela va mieux… Dites-moi ce qui vous peine… Non, ne pleurez plus… je ne puis le supporter. Vraiment, si vous pleurez, je me mettrai à pleurer aussi… Voyez, le beau spectacle que nous donnerons…
Et, tout en lui parlant à mi-voix, il la pressait contre lui et, au même temps où, bouleversé, il essayait de la consoler, le contact de ce corps flexible et charmant lui causait une étrange sensation de plaisir à laquelle il avait peine à s’arracher. La chaleur de Lydia, sa fièvre semblaient passer en lui, couler à travers ses veines. L’émotion fut si aiguë qu’il faillit en perdre la tête. Il eut encore la force de repousser doucement la jeune fille et de l’asseoir dans un fauteuil.
Dans le salon voisin, le murmure des voix continuait à bruire comme l’eau d’un ruisseau qui descend une pente rapide.
Lydia s’essuya les yeux et se reprit. La crise était passée. Bientôt elle put parler et dit :
— Vous êtes bon, Nicolas Vladimirovitch… Il faut me pardonner encore une fois… Je ne sais pourquoi je suis nerveuse à ce point ces jours-ci… Ne croyez pas que je sois une petite fille. J’ai beaucoup réfléchi ; j’ai pensé longtemps, trop longtemps… C’est cela qui m’a fait mal, mais je crois que c’est fini maintenant et que je ne serai plus jamais ridicule comme je l’ai été aujourd’hui.