D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire ça … parce que je t'aime … parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma pensée … parce que ça doit tout partager, tout! une maîtresse et un amant … Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un homme qui a l'âge de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant auprès d'une femme qui pourrait être sa fille. Mais vois-tu, ma toute aimée, l'amour, ça s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse … Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne frissonnera plus dans ma main … et je ne sentirai plus battre ton poignet … Quelques étés, quelques hivers … et je ne serai plus pour toi qu'un souvenir … mon grand amour … mon premier, mon vrai premier amour … je voudrais … oh! je voudrais tellement que ce souvenir … le souvenir que tu garderas de moi … de nous, de notre tendresse … te soit toujours très doux, très consolant, très pur … toujours, toujours … jusqu'à la tombe et plus loin que la tombe … s'il y a quelque chose plus loin … je voudrais tellement, Jeanne!… Alors, écoute, écoute bien … Il faut que je te dise: hier au soir, tu m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me retenait … pour cette affaire de chronomètre, je te l'ai dit … ce que je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi …

JEANNE. Pourquoi?

D'ARTELLES. Il m'a retenu … Tiens … regarde, mon amour, voilà que je tremble encore rien que d'y penser!… regarde!… c'était affreux, affreux … Il m'a retenu parce qu'il était à bout de forces et de courage … parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de crier. Mon chéri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire cela, mais … ton mari … il t'aime!

JEANNE. Naturellement qu'il m'aime.

D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime … il t'aime comme moi … il t'aime d'amour … [Silence.] d'amour … comme moi … Oh! moins passionnément parce que je suis jeune et que mon coeur brûle … moins passionnément, certes, mais plus profondément peut-être parce qu'il est vieux et qu'il souffre.

JEANNE. Il souffre?

D'ARTELLES. Le martyre … je l'ai vu pleurer! Oh! tout de même, il a beau t'aimer, je t'aime mieux!… je t'aime mieux parce que tu te laisses aimer … Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux … et veux-tu me promettre … veux-tu?

JEANNE. Promettre quoi?

D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord.

JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est?