—Tant pis. A ce soir.

Il y eut une fissure dans le bloc mouvant des véhicules et je m'y faufilai.

Ça ne m'intéressait pas beaucoup, l'attraction d'Arif. L'opinion, voyez-vous, se suffit à soi-même, et les condiments que les jeunes fumeurs cherchent à y mêler n'en relèvent pas la saveur calme et souveraine. Arif fume depuis son consultat de Fou-Tchéou, ce qui ne fait que trois ans; moi, depuis toujours. Et quand neuf heures sonnèrent, je fus d'abord tenté de rentrer chez moi et de fumer ma propre pipe. Mais un fiacre passa, portant la lanterne de Grenelle. Et je me laissai mener par ce hasard.

Arif habite, tout près du pont de Molitor, une petite maison parmi de grands arbres.

On entre par une grille et on traverse un jardin, une pelouse plutôt plantée d'acacias et de hêtres. La grille est haute et tapissée de lierre. On ne voit pas à travers, ni par-dessus. Si bien que la maison semble au milieu d'une forêt.

Il y a d'abord une allée moussue, puis un perron, puis une antichambre à dalles bleues et blanches. Ensuite, à gauche, le cabinet de travail avec, en guise de murs, deux grandes baies par où le jardin entre. Tout cela très élégant et confortable, moderne, sans rien d'exotique ni de bizarre.

Mais, derrière le cabinet, il y a la fumerie, étroite et longue, toute tendue de rouge, et très sombre, à cause d'un lierre opaque pressé contre la fenêtre: sombre comme une eau-forte de Rembrandt. J'aime cette fumerie différente du reste de la maison, différente de tout ce qu'on voit à Paris,—et autre part. Elle est nue et mystérieuse. Pas de meubles, pas de bibelots, rien de visible, rien de réel à quoi accrocher sa pensée: rien que les nattes silencieuses du sol et le vide enfermé entre les quatre murs de crêpe couleur de sang ancien. La nuit, la lampe à opium éclaire tant bien que mal ces quatre murs; mais le vide du milieu reste obscur,—je n'ai jamais compris pourquoi...

Maintenant, nous fumions, Arif et moi, couchés sur le flanc, face à face, et le plateau à opium entre nos poitrines.

—Quand ils sonneront,—dit Arif en tournant l'aiguille au-dessus de la lampe,—tu iras ouvrir la grille. Mais, en passant par le cabinet, tu prendras le burnous qui est sur la liseuse et tu l'endosseras par-dessus ta robe.

—Il ne fait pas froid du tout.