Cet homme-là vous eût certainement fait l'effet qu'il me fit à moi: celui d'être un homme absolument comme les autres, comme tous les autres; tel l'homme qu'on ferait avec tous les autres, comme tous les autres, comme tous les autres hommes additionnés ensemble, puis divisés par leur nombre total. Bref, une sorte d'homme-moyenne. Il était par conséquent l'homme moyen par excellence. Moyen au physique, moyen de la tête aux pieds: ni beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni gros, ni maigre; et moyen davantage au moral: de ma vie, je ne l'entendis rien dire qui ne fût lieu commun, ni ne le vis rien faire qui ne fût chose convenable, correcte et mesurée. M. Prud'homme eût pris pour son modèle cet homme dépourvu de toute apparente originalité,—donc comme il faut. En politique, en religion, en art, en littérature,—en amour même, cette pierre de touche de la personnalité,—le dit homme comme il faut avait toujours professé les opinions les plus régulières, donc bien dit, et toujours fait comme il disait. Par exemple, il s'était marié: l'homme n'est pas fait pour vivre seul; il avait eu deux enfants, une fille et un garçon: de quoi contenter tous les goûts; puis un dernier-né: il faut compter avec le mauvais hasard ... mieux encore, sa femme l'avait trompé: un mari comme les autres devrait-il par hasard ne pas porter les cornes?
La femme de cet homme-là,—cette femme qui le trompait,—avait d'ailleurs quelques excuses: au rebours de son mari, elle n'était moyenne en rien du tout. Beaucoup plus jolie que de règle, beaucoup plus gracieuse que jolie, beaucoup plus aguichante que gracieuse, elle méritait incontestablement de séduire beaucoup mieux qu'un quotient d'humanité, si j'ose dire. Elle le méritait, et le désirait aussi, très fort. Que voulez-vous! les Écritures sont là pour poser en dogme qu'elle descendait de notre grand'mère à tous, madame Ève, qui aima mieux s'en faire conter par le diable que de ne s'en faire pas conter du tout.
Ce qu'on désire fort, on l'obtient tôt: le désir est à sa satisfaction ce que l'aimant est au fer: l'un attire l'autre. Ce qu'on obtient tôt, on s'y attache; et quand on le perd, ce n'est pas sans regret. Ce qu'on regrette, on tâche à le remplacer; n'importe comment. Si la qualité manque, la quantité y supplée. D'où le proverbe cher aux belles dames: un ami qui s'en va, dix amis qui s'en viennent...
Tout cela pour que chacun sache que notre jolie, gracieuse, aguichante et coquette petite-fille d'Ève goûta d'abord, selon la norme, d'un seul galant; puis en grignota quelques autres, puis finalement, croqua sa vingtaine; mais aussi pour que chacun comprenne que ce fut tout uniment parce qu'elle connaissait le proverbe cher aux belles dames et parce qu'elle croyait en la Sagesse des Nations ni plus ni moins qu'en Dieu le Père. A telles enseignes, que même au nombre dix, elle préféra le nombre vingt: deux sûretés valent mieux qu'une.
Somme toute, rien de plus louable, aux yeux de quiconque est de bonne foi et dédaigne les morales toutes faites. J'ai d'ailleurs le devoir de prévenir mes lecteurs qu'ayant eu, moi, l'honneur de compter le mari parmi mes bons amis, je ne saurais tolérer sur la femme aucune plaisanterie plus ou moins grivoise. A bon entendeur, n'est-ce pas?...
—Parmi vos bons amis, le mari?
—Certes!
—Et vous avez laissé cet honnête homme, votre bon ami, seul dans la détresse de son infortune conjugale?
—Détresse?
Holà! ho! s'il vous plaît!...