Un bout de présentation, pour commencer. Il importe que vous sachiez exactement à qui vous avez affaire. Je m'appelle Pierre Allevard. J'ai trente-quatre ans. Je ne suis ni beau, ni laid, ni brun, ni blond, ni grand, ni petit. J'ai fait mes classes, comme tout le monde. Mais, étant, sinon riche, du moins largement à mon aise, j'ai jugé superflu d'embrasser aucune profession. Je suis donc rentier, sans plus. Par ailleurs, orphelin de père et mère, et fils unique. Pas d'oncle, non plus, ni de tante, ni de cousin, ni de cousine. Pas de femme. Célibataire et libre de la tête aux pieds.

J'habite Paris, 40 rue du Cirque. Une simple garçonnière. J'y vis seul, c'est-à-dire dans l'unique compagnie de mon valet de chambre. Voilà qui est dit; j'ai fini. Vous en savez maintenant sur moi aussi long que j'en sais moi-même...

Maintenant, l'aventure:

L'an passé,—1909,—je remontais, un soir de mars, le boulevard. J'allais à pied, il faisait beau. Par hasard, une passante me croisa, jeune et jolie. Je n'avais rien de mieux à faire qu'à la suivre. Je la suivis.

C'était au coin de la rue Vignon que je l'avais rencontrée. Ce fut au coin de la rue Scribe qu'elle se décida à me sourire. La distance de l'une à l'autre rue peut vous renseigner sur la sorte de femme sur qui j'étais tombé: point du tout une professionnelle; point tout à fait une femme du monde. Je la persuadai d'accepter sur le champ une tasse de thé, lui promettant de ne pas la considérer comme engagée par la suite à davantage. Elle s'y engagea pourtant sans grandes façons, dès cette première entrevue, et ne fit, en outre, nulle difficulté à me renseigner très complètement sur elle-même. Les femmes, à l'ordinaire, sont en pareilles occurrences plus prudentes ou plus timorées. Et telle qui déjà nous nomme de notre prénom évite avec soin de nous apprendre son nom de famille. Celle dont je parle ignorait ces menues précautions. Et, avant même qu'elle eût pour la première fois passé mon seuil, la rue du Cirque, je savais de sa bouche qu'elle était la femme—très légitime—d'un brave bourgeois domicilié aux Batignolles; rue Nollet, pour préciser; et qu'elle s'appelait madame T...

Je m'étonnai un peu de sa confiance et de son audace, et je crus poli de l'en féliciter. Elle rit aux éclats et je me souviens mot pour mot de sa réponse:

—Eh! mon cher ami! si vous connaissiez mon mari, vous ne parleriez ni d'audace, ni de confiance! Il n'y a pas plus de courage à tromper ce mari-là qu'à boire cette tasse de thé-ci. Et vous iriez vous-même demain dire à M. T... que vous êtes l'amant de sa femme qu'il se moquerait de vous et ne vous croirait pas.

M. T..., je m'en rendis promptement compte, était en effet un mari de la race des sourds-muets aveugles. Cet infirme, pour comble, exerçait un métier de Sganarelle: il était voyageur de commerce, donc absent six jours sur sept du domicile conjugal. Madame T... me prouva copieusement la sécurité qu'elle tirait de cette situation: nous n'étions pas amants depuis quinze jours que j'avais déjà passé deux nuits rue Nollet, dans le propre lit de ma maîtresse, au lieu et place de son époux. La maisonnée ne comprenait en fait de domestiques logés à demeure, qu'une femme de chambre du nom de Sylvie, laquelle témoignait à Mme T... une affection visible, et se pliait de la meilleure grâce à toutes les complicités qu'il fallait.

Jusqu'ici, n'est-ce pas? rien que de fort ordinaire. Tous, tant que vous êtes, vous avez assurément vécu des aventures moins simplettes.

Oui... mais, s'il vous plaît, un peu de patience.