J'allais donc, sans hésitation, signifier à l'intrus sa sentence, et prononcer l'exclusion perpétuelle: Vous qui vouliez entrer, quittez toute espérance! quand l'intrus lui-même, oui, ce chaton malencontreux, ce rien du tout, ce mal-noirci de quatre sous émit tout à coup la prétention de plaider sa cause! Oui bien: péremptoirement il leva le minois, une houppette à poudre de riz où luisaient deux cabochons de saphir; il ouvrit la bouche, une coquille de corail d'où pointaient quatre quenottes d'ivoire tout neuf; et il miaula...
Oh! il ne miaula guère: un seul miaou. Mais, dans ce miaou, que de choses! et comme c'était dit! Il plaidait magistralement, le chaton mal-noirci! avec sobriété, précision, pathétisme, grandeur, éloquence! Je ne parle pas chat couramment, vous pensez bien. Mais je sais tout de même, comme disait Figaro, le fond de la langue. Et je compris très bien: la harangue était claire!
—Quoi! parce que la pauvre ignorante, ma mère, a cru que je serais plus joli comme cela ... parce que, sans que j'en sois responsable en rien, mon poil ... ici ... là ... et là encore ... n'est pas de la même couleur que partout ailleurs,—vous auriez l'affreux courage de me rejeter dans les ténèbres extérieures après m'avoir admis une minute à goûter la douce lumière du foyer, l'intimité tiède du chez-soi! Et moi, chaton innocent, qui déjà me croyais élu à ce paradis des chats qu'est une maison paisible, féconde en pâtées savoureuses et en caresses et câlineries si chères à toute âme de chat bien né, je n'aurais plus qu'à repasser ce seuil de bon augure et à retrouver, hors le logis déjà aimé, l'exil, l'indigence, la faim et la pluie!»
Mon cœur en chavira dans ma poitrine. Je ne prononçai pas la condamnation. Tout au contraire, j'accueillis le suppliant, séance tenante:
—Puisque tu es venu, ne t'en retourne pas, chat,—lui dis-je.—Demeure tel que tu es, chat, comme cela! Et que tel soit désormais le nom dont tu seras nommé: Chat-Comme-Ça!
Quelques-uns de mes amis, à l'imagination un tantinet snobinette, nommèrent par la suite le Chat-Comme-Ça, Shah-Khom-Cah. Et d'autres, constatant par la suite encore que le Chat-Comme-Ça était une chatte, l'appelèrent Minette. Peu importe. Et pour ce qui va suivre, chacun peut assurément faire choix du nom qu'il aime le mieux.
Ainsi succéda sous mon toit, l'an du Seigneur dix-neuf cent dix et quelques, à feu la respectable Messaline, chatte toute noire, récemment morte de la même maladie qu'anciennement le bon roi Jacques V d'Écosse, à savoir de chagrin; ainsi donc à feu la très respectable Messaline, chatte toute noire, succéda l'irréprochable Chat-Comme-Ça, chatte noire six fois tachée de blanc: au museau, au jabot et aux quatre bouts de ses quatre pattes.
Je viens de citer, à propos de mon chat, un roi. J'en demande bien pardon à mon chat: ç'a été faute d'objet de comparaison qui fût moins inconvenant. Il est bien clair que l'homme est supérieur aux autres bêtes. Mais il est bien clair aussi que le chat est supérieur à l'homme. La preuve la plus immédiate réside en ceci: que, des deux animaux vivants et libres qui vivent dans ma maison: à savoir de mon chat et de moi, un seul travaille, peine et gagne pour la communauté, et que les fruits de son labeur, sans être toutefois confisqués au seul profit de l'autre, sont partagés entre tous les deux, en sorte que mon chat mange, boit, dort et se chauffe aussi confortablement que je fais, sans s'être donné pour cela tracas ni fatigue. Ce qui démontre bien que je suis à peu près son esclave, et qu'il n'est en tout cas nullement le mien. Laissons d'ailleurs ces mots solennels de maîtres et d'esclaves, assez incompréhensibles à l'heure qu'il est. Je consens que je ne sois le serf ni de mon chat, ni de quiconque. Mais qu'on accorde à mon chat qu'il est pour le moins libre autant que moi. Si n'importe qui s'y refuse, je l'invite à la plus simple expérience. Voici le Chat-Comme-Ça, je vous le présente. Appelez-le, histoire d'essayer votre supériorité sur lui, et son assujettissement à vous. Et vous verrez avec quelle placide ironie, vous ayant très bien entendu et compris mieux encore, il ne vous obéira pas du tout, et restera où il est, immuablement.
Tout cela, pour que les hommes mes congénères m'excusent, et acceptent de bon cœur que je puisse ici retracer les primes aventures d'un bébé de chat plus complaisamment que je ne ferais, s'il s'agissait des premières enfances d'un bébé d'homme. J'estime que ceci n'est point supérieur à cela, soit en intérêt, soit en importance. Et peut-être estimerez-vous vous-mêmes qu'en pittoresque, l'histoire du bébé de chat vaut plusieurs histoires de bébés d'hommes?
C'est par une belle matinée d'été que le Chat-Comme-Ça, à la faveur d'une harangue subtile, avait pris possession de l'héritage échappé des pattes défaillantes de feu Messaline. Et le Chat-Comme-Ça était encore un bien, bien petit chat. Sa mère, quelle qu'elle fût,—chatte de la concierge de l'immeuble, comme je l'avais cru d'abord, ou peut-être, comme je le soupçonnai plus tard, chatte mystérieuse d'une mystérieuse dame dont je ne sus jamais rien, sauf qu'elle habitait entre les Invalides et la Tour Eiffel,—la mère du Chat-Comme-Ça, donc, avait choisi, pour ses poétiques amours, le premier mois du printemps, dont les effluves chargés de l'odeur des fleurs d'acacia troublent si fort et si profond l'âme des chattes. La portée qui s'en était suivie avait donc vu le jour au joli mois de mai. Et maintenant que juillet n'en était encore qu'à sa deuxième semaine, le Chat-Comme-Ça, qui ouvrait tant larges qu'il pouvait ses cabochons de saphir sur le spectacle de la vie, ignorait encore le premier mot de son rudiment, et ne savait notamment pas qu'il est cinq éléments, et qu'ils sont l'eau, le feu, l'air, la terre, et celui que j'oublie. (Vous savez, on oublie toujours le septième péché capital, le douzième César de Rome et la Troisième République française.) Un jour vint, que dans la même heure, deux des cinq éléments se révélèrent au Chat-Comme-Ça.