—Une lettre dont les termes varient peu...
—Dame! l'imagination humaine a des limites!...
Et nous parlâmes d'autre chose.
Or, la semaine dernière, mon nouveau roman, La Guerrière masquée, apparaissait à toutes les vitrines de libraires. Et, hier, je reçus une lettre ... une lettre de mademoiselle Amorosa!... une lettre, non: la lettre! la lettre que j'avais déjà reçue quinze mois plus tôt ... la lettre qu'avait reçue Max Frêle ... la lettre ne varietur, la lettre stéréotypée... J'en comparai le nouvel exemplaire à l'ancien pieusement conservé: à La Grande Ennemie s'était substituée La Guerrière masquée, et voilà tout. Ma première sensation fut de la gaîté:
—Admirable! mademoiselle Amorosa écrit à tant de gens qu'elle oublie ses lettres au fur et à mesure!
A la réflexion, je m'étonnai, pourtant:
—Bizarre, tout de même... Oublier les lettres, bon! mais oublier les rendez-vous!... la distraction est un peu forte! Bah! qu'est-ce que cela me fait? Certes, j'irai demain à l'île des Cygnes! Il y aura quelque confusion, quand on m'apercevra, quand on me reconnaîtra...
«Demain», c'était aujourd'hui. Je suis allé à l'île des Cygnes. J'en reviens...
J'en reviens... Et sur mon âme!... je ne sais plus lequel est fou ... ou halluciné ... de mademoiselle Amorosa et de moi-même!...
Il pleuvait. L'allée, gluante de boue, semblait tout près de fondre et de s'engloutir dans le fleuve visqueux. Le crépuscule était gris de fer. Un peu de brouillard flottait...