De loin, j'aperçus une femme. Une femme que je ne reconnus pas. Je n'en eus point de surprise: l'ancienne image était tellement floue dans ma mémoire! J'avançai. Et, regardant mieux, je compris que cette femme était de celles qu'on ne reconnaît pas, qu'on ne reconnaît jamais, parce que rien de leur taille ou de leur visage n'accroche un de nos souvenirs, parce qu'elles sont des pieds à la tête et du cœur à la cervelle, pareilles à toutes les autres femmes ... parce qu'elles n'ont donc, proprement à elles, ni corps, ni âme ... point de personnalité, point d'individualité ... point de «soi»...

Ces femmes-là, au fait, existent-elles?

J'avançai toujours. Et l'être qui était là—mademoiselle Amorosa—vint à moi. Je la saluai. Et je parlai le premier. Je dis:

—Bonjour! Comment allez-vous depuis l'an dernier?

Elle ouvrit une bouche stupéfaite, et je lus dans ses yeux une incompréhension absolue.

—Quoi donc!—dis-je encore:—vous ne vous rappelez pas? nous nous sommes rencontrés déjà, il y a quinze mois, ma chère? Mais oui: le soir du jour où vous aviez lu ma Grande Ennemie.

Elle passa la main sur son front, elle répéta d'une voix balbutiante:

—Votre Grande Ennemie?

—Oui!... Voyons, rappelez-vous! un soir de juin ... ici ... ici même!... La nuit était toute chaude et pure... Je vous ai baisé la bouche, et vous vous êtes enfuie...

—Vous êtes fou!—cria-t-elle.