—Partez!... Il est l'heure: sept heures... Il faut rentrer chez vous...

Mais elle sanglota, et, violemment, rejeta ses lèvres sur la main moribonde, qui luttait pour les repousser:

—Partir?... Partir, à présent?...

Et elle cria, presque farouche:

—Partir à présent que je sais combien tu m'as aimée, combien tu m'aimes?... Partir, et te laisser seul, te laisser mourir seul, moi qui ne t'aimais pas et qui t'aime maintenant, et qui ai tout ton amour à te rendre, à te payer, dans ces suprêmes minutes qui nous restent? Partir, avant de t'avoir à mon tour adoré, avant d'avoir à mon tour jeté mon cœur sous tes pieds, pour que tu l'écrases? Non, non, non, non!... Jamais!

Mais, alors, lui se redressa, d'un effort terrible:

—Partir!—dit-il, d'une voix ranimée par un miracle d'énergie.—Partir, oui! Il est sept heures; et, déjà, on t'attend dans ta maison, et il ne faut pas qu'on t'attende: il ne faut pas qu'on s'étonne ni qu'on s'inquiète; car demain la vie doit recommencer pour toi, égale et sereine, sans que rien jamais ne subsiste de ce qui fut notre vie à nous deux, sans qu'aucun vestige n'en apparaisse aux yeux du monde et sans que ta robe blanche puisse être effleurée d'un soupçon!... Partir, oui! Tu vas partir, rentrer chez toi, retrouver ton mari, ton enfant, sourire à tous deux et m'oublier. Ne dis pas non, car je le veux. Et si tu as compris ce soir ce que tu n'avais pas compris encore, si tu veux me payer cette dette dont tu ne t'étais pas encore aperçue, eh bien, paie! C'est moi qui choisis, qui exige cette monnaie: ton obéissance! Obéis donc: va-t'en! Je puis mourir seul. Je le veux. Et ne pleure plus: ton fils verrait tes yeux rouges. Et n'aie plus de chagrin: car, ma part de joie, tu me la donnes ... tu vas me la donner ... en obéissant...

Elle obéit. Elle s'en alla;

Et Frédéric de Guibre mourut seul, une demi-heure plus tard.

1909.