Tout cela, je me le dis aujourd'hui, après treize ans passés. Mais alors, oh! soyez tranquille! je n'y songeais pas plus qu'à la création des mondes. Et cette histoire n'est pas un fait divers de neuvième chambre. J'étais, je vous le répète, un petit enseigne de vaisseau tout à fait normal, sain de corps et d'esprit, vertueux même. Et j'étais pleinement heureux d'étreindre, sans arrière-pensée d'aucune sorte, le corps toujours svelte et jeune de ma maîtresse. Quant à la fillette, je ne m'en inquiétais que pour garer prudemment mes faits et gestes de ses yeux. Car, plusieurs fois, le problème s'était posé pour moi: qu'avait-elle aperçu, cette enfant, si proche de devenir femme, qu'avait-elle aperçu de ma liaison avec sa mère? Rien, j'en aurais juré. Mais comment convenait-il de déjouer des curiosités inévitables, vigilantes peut-être? Souvent, je considérais la petite alors qu'elle se jetait impétueusement dans les bras de sa mère, pour des baisers qui n'en finissaient plus. Entre elles, c'était mieux que de la tendresse: c'était, d'une part, une adoration quasi folle, et de l'autre, un culte tout à fait fétichiste. Et je songeais alors, avec quelque malaise, au cataclysme qu'eût été, dans ce cœur de petite fille déjà très grande, la révélation de ce que je vous ai dit. Cataclysme, oui!—car, une maman, c'est une idole; une idole sacrée, intangible, qu'on met dans un temple d'or pur, sur un piédestal très haut, très haut. Et, de ce piédestal-là, l'idole ne peut descendre qu'en tombant, pour se briser comme verre...
Or, la susdite fillette se nommait Isabelle; un certain 22 février, ce fut donc, pour la quinzième fois depuis sa naissance, sa fête.
Je m'en souviens comme d'hier, et pour cause. Cette année-là, madame de Trémières hivernait avec sa fille sur la côte d'Argent, dans l'un des «palaces» de Biarritz. Moi, j'étais venu passer une permission dans ma petite villa d'Hendaye. Et nous voisinions.
En l'honneur de la sainte Isabelle, j'eus l'honneur d'arranger pour nous trois un petit dîner gentil au cabaret. La gosse, ravie de ce qu'elle considérait comme une entrée officielle dans le monde fêtard, se grisa aux trois-quarts de tapage, de lumière électrique, de musique tzigane et de champagne doux. Sa mère et moi, grisés à notre tour par la contagion de cette gaieté étourdissante, perdîmes un peu le sentiment du lieu, du temps et des prudences indispensables. Bref, quand il fut l'heure de rentrer chacun chez soi, je remis, comme il se devait, l'une et l'autre de mes convives au seuil de leurs chambres. Mais, au lieu de m'en retourner ensuite sagement vers ma voiture, j'attendis un quart d'heure dans un salon du palace et je revins ensuite gratter hardiment à la porte de ma maîtresse; laquelle porte me fut ouverte sans débat...
Ce qui s'ensuivit n'intéresserait que les jeunes filles. Quelque pressante que soit leur juste curiosité, j'abrégerai donc ce récit par égard pour tous mes autres lecteurs. Qu'on sache seulement qu'un peu plus tard madame de Trémières et moi avions fort chaud et que la chambre, théâtre de nos ébats, présentait un assez beau désordre. Un moment vint où ma maîtresse, debout devant la glace de pied, et toute nue, s'avisa de retoucher sa bouche au crayon rouge, cependant que moi-même, assis auprès, je commençais de fumer me cigarette. Or, ce moment-là fut tout justement celui que choisit le destin pour frapper, d'un doigt de petite fille, trois coups à notre porte—non verrouillée!—et pour murmurer dans le trou de la serrure, d'une douce voix fluette: «Maman, je suis un peu malade... Est-ce que je peux entrer?... je voudrais ton crayon...»
C'est alors que commença la première des trente secondes dont il était question au début de ce récit.
Debout tous deux, face à face, et gris comme cendre, madame de Trémières et moi nous nous regardions, paralysés de terreur. La porte épouvantable ne s'ouvrait pas, pas encore. Mais combien de battements de nos deux cœurs, avant qu'elle eût tourné sur ses gonds? Notre silence même ne pouvait manquer de déchaîner plus promptement la catastrophe: inquiète de n'avoir point de réponse, l'enfant, infailliblement, allait passer outre, et entrer...
Enfin, madame de Trémières trouva, dans l'excès même de son horreur, la force miraculeuse d'une décision. Elle remua, elle put remuer; elle parla, elle put articuler: «Est-ce toi, Bella? Attend,, mon chéri, je vais t'ouvrir...» Et elle marcha vers la porte d'un pas presque ferme, tout en me désignant, désespérément, les grands rideaux de la fenêtre-baie.
Mes vêtements gisaient à terre. En passant, madame de Trémières réussit à les pousser, du pied, jusque sous le lit, tous. Moi, j'étais déjà blotti dans l'étoffe qu'encerclait heureusement une grosse embrasse solide. De là, j'entendis le bruissement léger du peignoir, vite rejeté sur les épaules maintenant pudiques...
Et la porte s'ouvrit, et la fillette entra.