La redoute «bouton-d'or et cyclamen» tournoyait autour de nous, parmi des flots étincelants de satin jaune et de velours mauve. Des parfums voluptueux flottaient et se mêlaient. Dix mille lampes électriques enguirlandées de fleurs versaient un soleil artificiel plus splendide que l'autre. Çà et là, luisait la blancheur d'une épaule nue. Çà et là, une main dégantée agitait l'orient de ses ongles et de ses perles. Partout le luxe s'étalait, éblouissant, victorieux, souverain.

Et, dans le sursaut de ma pensée, je venais d'apercevoir un spectacle étrangement différent: le spectacle d'une cellule du bagne. Quatre murs sinistres. Une paillasse. Une cruche. Un pain noir. Et le jour froid d'un soupirail éclairant la face jaune et flétrie du condamné, du condamné lamentablement célèbre qui se nomme Ulrich Weyer... Ulrich Weyer, l'ancien amant de Manon, l'homme qui devint voleur et assassin pour l'amour d'elle...

Le contraste était trop atroce, de l'amant en casaque matriculée et de la maîtresse en robe de fête. J'avais reculé et je me taisais.

Manon ne rougit pas; et je vis ses sourcils trembler un peu et l'or pur de ses yeux s'assombrir.

—Ah!—dit-elle d'un ton changé;—ah! vous pensez à lui...

J'inclinai la tête.

—Bien! adieu donc! Inutile, ne me reconduisez pas!... N'étant pas, que je sache, accusée, je n'ai que faire d'un juge, et surtout d'un juge tel que vous!...

Elle me tourna le dos, orgueilleuse. Etonné et curieux, je la rejoignis:

—Manon, pardonnez-moi... Je n'ai ni le droit, ni le goût d'être votre juge... Et je regrette de vous avoir involontairement blessée... Voulez-vous prendre mon bras? Il fait chaud, et vous avez soif...

Elle haussa les épaules et se laissa emmener.