Au bar, c'était presque la solitude. L'orchestre retenait dans le hall la foule dansante. Un barman empressé nous battit des cocktails. Manon, pour aspirer son chalumeau, posa sa tempe sur le bout de ses doigts minces...
—Je ne vous en veux pas,—me dit-elle tout à coup.—J'ai eu tort de me fâcher tout à l'heure: vous êtes pareil à tous les autres hommes et injuste comme eux. Bah! j'y suis habituée...
—Injuste?
—Injuste, oui! vous me rendez responsable du crime de Weyer?...
—Responsable, vous exagérez...
—Pardon! responsable et complice. Ne niez pas, je connais l'antienne. Je l'ai subie bien des fois, depuis que l'avocat en robe noire et que le président en robe rouge me l'ont infligée publiquement, en pleine cour d'assises, parmi le ricanement vertueux de tout l'auditoire vite ameuté contre une femme sans défense, contre une fille!...
Un éclair de mépris flamboyait dans les beaux yeux fixes.
J'eus un peu de pitié:
—Manon, tous ceux qui vous ont insultée ont été bas et lâches. Assurément, vous étiez alors beaucoup plus malheureuse que coupable. Votre amant arrêté, votre vie bouleversée, et tout ce scandale autour de vous...
Mais elle m'interrompit impétueusement.