—Ne me plaignez donc pas! Mon amant arrêté? ma vie bouleversée? Qui vous a dit qu'à propos de cela j'aie jamais versé une larme? Qui vous a dit que je l'aimais, Ulrich? Qui vous a dit qu'au contraire ce bouleversement de ma vie n'eût pas été pour moi une délivrance, si l'imbécile réprobation des hommes ne m'avait aussitôt poursuivie et accablée, chassée, traquée, forcée de fuir, de changer de nom et de ville? Pourtant j'étais innocente, moi! Lui avait triché au jeu, volé, assassiné. Et on l'excusait. On l'absolvait presque. La honte, l'opprobre, c'était pour moi!...
A mon tour, je haussai les épaules:
—Mais pour lui, le bagne!... je vous supplie de ne pas l'oublier, Manon! Et s'il avait triché, volé, assassiné, qui donc avait profité de ses crimes? Quand on l'arrêta, il n'avait plus un sou et il était criblé de dettes. Pourtant il avait dérobé une fortune. Où était-elle? Qui en avait joui? Ulrich Weyer s'est déshonoré, soit! Mais, vous, vous n'avez pas le droit de lui jeter la pierre. Ulrich Weyer vous aimait, et c'est pour l'amour de vous qu'il s'est déshonoré...
—Il m'aimait? Lui! Allons donc! Il s'aimait soi-même! Il n'a jamais aimé que soi!
Violente, elle avait renversé son verre, encore demi-plein. Le barman, obséquieux, se hâta de battre un second cocktail. Et Manon but d'un seul trait.
—Vous ne savez rien, reprit-elle ensuite. Vous n'avez pas compris.
Elle parlait maintenant presque à voix basse.
—Ecoutez mon histoire. Et publiez-la, qu'elle serve de leçon aux honnêtes gens qui méprisent les filles de joie, après avoir couché avec elles...
«Je suis née en province. Mes parents étaient de bons bourgeois. Peu vous importent leur nom, leur état, et comment j'ai quitté leur maison dès seize ans. J'abrège. Je ne vous conte ni mes débuts, ni mes premières aventures. Je viens au fait. Vous m'avez connue quand j'avais vingt ans. A cette époque, j'étais aussi heureuse que peut l'être la femme que j'étais: une petite grue suffisamment jolie et amusante, qui ne manquait ni d'amants, ni de camarades, ni même d'amis. Je vous ai reçu dans la gentille villa où j'habitais alors. Tout y était simple et coquet. Fille de bourgeois, je n'avais point de goûts trop luxueux. Mes amants me payaient honnêtement, et leurs générosités additionnées suffisaient à mon entretien. Ma vie me plaisait. J'aimais la fête. J'aimais rire, souper, danser, montrer mes robes. J'aimais mes amants. J'aimais en changer. La liberté m'a toujours paru le bien le plus indispensable. Si j'avais quitté mes parents, ce n'était pas pour mener loin d'eux une existence pareille à la leur!