«Et je me fis exigeante. D'abord, j'osais à peine! Parole! mon cher! D'instinct, j'étais délicate et désintéressée... Beaucoup de petites grues sont ainsi, beaucoup ... beaucoup plus que vous ne croyez! Mais c'est une habitude à perdre. Je la perdis. Il me fallut des bijoux, des dentelles, des zibelines. Lui ne marchandait pas. Au contraire. Il me poussait à dépenser. Et je compris vite son calcul: mon luxe nouveau m'attachait plus étroitement au joug! Dame! trente louis par mois, je savais où les trouver. Trois cents, je ne savais pas. Weyer parti, que devenir? Comment, du jour au lendemain, payer mes fournisseurs, mes domestiques, mon loyer? Il n'était plus question de petite villa! nous habitions un hôtel!
«Alors, une vraie haine me prit contre cet homme qui s'imposait ainsi à moi, et qui, patiemment, habilement, honteusement, m'avait réduite en esclavage. Du fond de mon âme, je souhaitai sa ruine ou sa mort. Pourtant, je le jure ici sur ma propre tête, jamais je ne tentai rien contre lui. Et chaque fois que je lui mis le marché en main: «Paie ou va-t'en!» ce fut toujours avec l'espoir ardent qu'il ne paierait pas, qu'il s'en irait, qu'il m'abandonnerait! Et je me réjouissais d'avance à la pensée des dettes, des embarras, des ennuis, de tout ce qui aurait fondu sur moi! des huissiers même, et de la police, de cette police abominable, plus dure aux filles pauvres que le bagne n'est dur aux galériens! Oui, je m'en réjouissais! N'importe quoi, mais être libre! Je ne fus pas libre! il paya toujours. Il paya jusqu'au bout...
«A la fin, j'avais cessé de lutter. A quoi bon? mon impuissance m'écrasait. Ulrich Weyer me tenait liée et garrottée, je n'apercevais plus la possibilité d'être affranchie. Une femme ne secoue pas la chaîne d'un homme. Celui-ci m'avait et me gardait. Mon amour ou mon dégoût ne lui importaient pas. J'étais à lui, cela lui suffisait. Il pouvait à son gré me caresser et m'étreindre. Que je voulusse ou non, il obtenait toujours ce qu'il désirait de moi: son plaisir. Son plaisir à lui. Je ne résistais guère. Une femme au lit se refuse difficilement, vous le savez. Il y faut un courage que nous n'avons pas. Je cédais comme cèdent les autres. Et, à ce jeu ignoble, j'ai perdu tout ce qui me restait de pudeur et de dignité, tout ce qui me restait d'orgueil et d'honneur. On s'avilit promptement à subir le baiser d'une bouche qui vous répugne! Et je l'ai subi deux ans, ce baiser-là!
«Mais enfin, à l'heure même où je songeais tout de bon au laudanum, la catastrophe, l'heureuse catastrophe arriva! Ulrich Weyer, un beau soir,—le premier soir depuis le commencement de ce qu'il appelait nos amours,—ne rentra pas. On l'avait arrêté. Et j'appris la vérité, dont jamais je n'avais eu le moindre soupçon. Pour soutenir nos dépenses stupides et folles, le misérable avait d'abord joué et triché; volé ensuite; et assassiné, quand on l'avait surpris volant. On le jugea. On le condamna. Je l'avais haï, le croyant honnête homme: vous admettrez que je ne le pleurai pas, le sachant bandit!
«Mais la morale du monde eut tôt fait de me rappeler à l'hypocrisie obligatoire. J'avais déposé devant la Cour d'assises; et je n'avais pas cru nécessaire de sangloter; et je n'avais pas arboré le crêpe traditionnel des veuves. J'étais donc, d'abord, une créature sans cœur et sans âme; par-dessus le marché, une criminelle, voire, une criminelle plus coupable que Weyer lui-même! Eh oui! Il avait volé, il avait tué; mais pour qui? pour moi! pour mes toilettes, pour mes diamants; pour mon luxe; pour moi, je vous dis! Tout le monde le proclama. Vous-même le répétiez encore tout à l'heure!
«Imbéciles! imbéciles, vous et tous! Weyer avait volé et tué pour lui-même, pour lui seul! pour satisfaire son monstrueux égoïsme, sa vanité sinistre, sa tyrannie et sa luxure! pour jouir de ce luxe qu'il m'avait imposé, et pour jouir de moi-même, esclave somptueuse! pour jouir de moi, sa victime!
«Personne n'a compris. J'ai été maudite, honnie, injuriée, chassée. J'ai dû fuir, et recommencer au loin ma vie...
«Ça m'est égal! Il doit y avoir, je ne sais où, une justice immanente, puisque me revoilà, libre, contente et courtisée comme jadis, avec même un surcroît de raffinement et d'élégance que je dois peut-être au souvenir du luxe de Weyer... Il doit y avoir une justice: puisque vous, qui m'insultiez encore, il y a cinq minutes, à présent vous baisez ma main...
1908.