La bergère masquée passa deux fois sa main sur son visage:
—Lyon?...
Elle ne comprenait pas... Elle se souvenait très mal ... ce wagon?... cette défroque de carnaval?... cet homme inconnu, assis près d'elle ... trop près d'elle?...
Soudain, elle se rappela. Elle comprit. Elle cria:
—Mon Dieu! je suis perdue!...
Lui ne protesta pas. A quoi bon d'inutiles paroles? C'était évident qu'elle était perdue, selon la loi morale du monde. Il se tut donc, triste jusqu'au fond de l'âme. Maintenant, elle pleurait:
—Toute ma vie cassée!... mon mari ... ma maison ... ma pauvre petite fille!...
Une émotion violente le secoua de la tête aux pieds. D'un bond il fut debout. Il arracha son masque, il déchira son pourpoint. Elle, machinalement, l'imitait, ôtait sa cotte et sa guimpe. Elle apparut vêtue d'une robe de ville, correcte, grise.
—Madame,—dit-il,—daignez m'écouter. Ne pleurez pas ainsi, je vous en conjure! Cela, ces huit heures que vous venez de vivre ... que vous croyez avoir vécues ... cela n'est qu'un rêve, qu'un mauvais rêve, un cauchemar ... rien de plus! Il n'est rien arrivé, rien du tout, absolument rien. La seule réalité, la voici: hier, on vous a grisée; vous avez été ivre. Aujourd'hui ... aujourd'hui vous allez prendre ici, sur la voie à gauche, le train que vous voyez ... oui, celui-là ... et ce train va vous ramener à Nice. Votre mari sera indulgent. Votre fille ne saura jamais. Moi ... moi, je n'existe pas. Allez! Adieu, madame.
Il ouvrit la portière. Elle ne descendit pas tout de suite; elle regardait, à ses pieds, avec une fixité singulière, les deux tas de satin rubis et de velours azur. Mais enfin, comme d'un effort, elle s'élança, elle s'enfuit, elle courut vers l'autre train, elle s'y jeta...