—Neutre, neutre...

—Neutre! demandez plutôt à Sid Mohamed...

—Neutre absolument, monsieur d'Étioles! Et c'est bien cette neutralité qui nous désespère, nous autres Marocains à peu près civilisés!...

Sid Mohamed ben Chékib, splendide dans son caftan bleu de ciel voilé de mousseline d'argent, élargissait ses bras robustes aux longues mains fines pour un geste de souriante désolation.

C'était à Tanger chez le ministre plénipotentiaire de Bohême, à l'heure des cigarettes turques et des citronnades glacées. On fêtait le passage du duc d'Étioles, en croisière sur son yacht Briseis. Toute la ville élégante était venue, et, avec elle, les cinq ou six Arabes «de grande tente» ou de large fortune qui daignent frayer avec l'Europe; Sid Mohamed tout le premier, bien entendu.

---Qui est-ce?—avait demandé le duc, ignorant des personnalités marocaines, et qui venait pour la première fois à Tanger.

—Sid Mohamed ben Chékib? Un caïd qui est chérif... Caïd, c'est-à-dire chef de tribu; chérif, c'est-à-dire descendant du Prophète... Les deux titres sont fréquents. Ce qui est plus rare, c'est l'homme qui les porte. Sid Mohamed ben Chékib, plus riche et plus puissant que la grande majorité de ses pairs, a jadis vécu douze ou quinze ans à Londres et à Paris, et il en est revenu parisien et anglomane, féru de civilisation, de réformes, de lumières et de progrès. Quoique seigneur féodal, et d'une irréprochable fidélité à son suzerain, le sultan légitime, il n'en appelle pas moins de tous ses vœux l'heure bénie qui supprimera la féodalité arabe et mettra Abdel Aziz sous le protectorat français.

—Allons donc?

—Écoutez-le plutôt discourir! Et ne doutez pas de sa sincérité: la France n'a réellement point de plus ferme partisan dans les conseils du maghzen. Sid Mohamed n'a, d'ailleurs, qu'à tout espérer de l'Europe; et, d'autre part, s'il avait eu la moindre fantaisie de favoriser le parti de la guerre sainte, rien ne lui aurait été plus aisé, voire plus profitable.

—Alors, un caïd chérif du boulevard?