—Tout au moins le plus boulevardier des caïds chérifs...
Sid Mohamed ben Chékib, le dos à la cheminée, secoue d'un doigt délicat la cendre de sa cigarette. Il parle à demi-voix pour un auditoire restreint, mais choisi; un secrétaire d'ambassade, un constructeur de phares et môles, et trois jeunes femmes, dont deux Françaises, jolies:
—Oui, en vérité, c'est un grand malheur que la France, trop influencée par je ne sais quelle hostilité diplomatique, (incapable d'ailleurs d'aucune manifestation active), n'ait pas osé prendre parti, résolument, pour l'ordre contre le désordre, pour la paix contre la guerre, pour la tolérance contre le fanatisme, pour mon maître Abd el Aziz, enfin, contre un prétendant de grands chemins!... Un grand malheur pour vous tous, messieurs, pour vous, que cette agitation déplorable arrête dans votre mission civilisatrice; et un plus grand malheur pour notre Moghreb, pour notre peuple, pour nos tribus, lasses, effroyablement! de ces éternelles luttes intestines, lasses et altérées de calme, et affamées de liberté!... de liberté vraie, et féconde, et non d'indépendance creuse et stérile!...
—Sid Mohamed,—objecte le secrétaire d'ambassade,—êtes-vous bien sûr de ne pas exagérer un peu? Que vos tribus en aient assez de toujours et toujours se battre, je le veux bien; mais qu'elles sachent comprendre et apprécier comme vous venez de le faire, la différence qui sépare leur actuelle indépendance de la liberté dont nous voudrions les doter?...
—Elles le savent, cher monsieur! Elles le savent ou du moins le sauront bientôt... J'excepte évidemment les tribus pillardes qui ont de tout temps vécu de brigandage, et que vos soldats mettent à la raison dans la Chaouïa... Mais les autres, les tribus pacifiques, les agglomérations rurales, qui labourent ou qui élèvent, et, surtout, les populations urbaines de Fez, de Marrakech, de Mékinez, celles enfin de tous les ports et de toutes les grandes cités de l'empire... ah! ne prenez pas tout cela pour une barbarie pure et simple! Le Maroc compte d'ailleurs, proportionnellement, beaucoup plus de villes que bien des États européens... Croyez-vous donc qu'une nation nombreuse ait pu vivre tant de siècles en société sans que sa barbarie première se soit usée?... Songez que nous avions pour nous notre religion très haute, et les traditions de notre ancienne patrie d'Arabie! Songez que ces Berbères chez qui nous entrions en conquérants, et qui sont aujourd'hui nos frères, avaient jadis reçu les leçons des Phéniciens et de Rome!... Songez enfin que nous formions des familles bien constituées, très unies, qu'on n'a jamais trouvé mieux que les femmes pour civiliser les enfants!... Mesdames, vous avez lu l'admirable livre de Pierre Loti, les Désenchantées!... eh bien, ces belles Turques, devenues, au fond de leur harem, de petites princesses de lettres, de science ou d'art, sont très exactement les sœurs aînées de nos dames arabes ou berbères... Sans doute, nos troubles politiques ont retardé notre évolution intellectuelle... Fez n'est pas encore l'égale de Stamboul... Mais aussi, les hommes du Moghreb, incomparablement plus souples que ne le sont les Osmanlis, accepteront très vite, acceptent déjà l'influence transformatrice de leurs compagnes.
—Vous êtes un féministe très convaincu, Sid Mohamed!
—Qui ne l'est pas, peu ou prou? Voyez-vous, l'erreur, la seule erreur de notre Islam est de n'avoir pas su reconnaître dès l'origine l'incontestable supériorité du beau sexe sur l'autre!... Mais nous réagissons contre cette erreur-là!...
—Sid Mohamed,—interrompt la plus jeune des deux Françaises,—vous me donnez une extrême envie de connaître votre harem! J'ai déjà rendu visite à des dames musulmanes, et je les ai trouvées délicieuses. Mais elles ne parlaient pas français et je n'ai pas du tout pu satisfaire mon goût immodéré pour le bavardage ... au lieu que chez vous!...
—Madame,—réplique Sid Mohamed en s'inclinant,—ma mère et ma femme seraient charmées de votre gracieuse venue... Mais elles sont à Rabat... J'ai dû laisser toute ma maison là-bas, auprès du sultan... Ici, je ne fais que camper, avec mes chevaux et mes armes... Vous avez peut-être aperçu, à la porte de ma villa, une tente toujours plantée, prête: la mienne...
—Quel dommage...