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HONG-KONG[1]

Il y a un peu plus de quarante ans, tout au sud de la Chine, à l'embouchure d'un fleuve, tout près de villes déjà vieilles et florissantes, se trouvait un îlot aride et dénudé, montagneux et désert. Les Chinois appelaient cela Hong-Kong, c'est-à-dire «l'arroyau parfumé».

Les Anglais ont pris Hong-Kong. Avec le rocher dénudé, ils ont fait une espèce de paradis terrestre, où foisonnent tous les arbres et toutes les plantes de la flore orientale; avec l'îlot désert, ils ont fait une ville peuplée de deux cent mille âmes, bien bâtie, largement percée; avec le coin de terre ignoré qu'écrasait le voisinage de Canton et de Macao, ils ont fait le premier port de l'Extrême-Orient, un prodige d'activité commerciale, qui supplée Canton et qui a ruiné Macao. Quand on admire une pareille création, un si magnifique coup de baguette, je vous jure qu'on trouve qu'en matière de colonisation, nous Français, nous sommes bien petits!

Je ne voudrais pourtant pas fatiguer le lecteur de ce parallèle pénible entre nos rivaux et nous; et, si j'y reviens souvent, c'est que, pour tous ceux qui voyagent, ce parallèle s'impose, autrement douloureux, je vous prie de le croire, pour le Français perdu, isolé au milieu d'étrangers souvent hostiles, toujours insolents dans leur triomphe politique et colonial. Et pourtant, le voyageur se doit d'être impartial et de juger avec équité l'œuvre même de nos ennemis. Et Hong-Kong est beau.

Quand on remonte en paquebot la mer de Chine, de Saïgon à Hong-Kong, surtout si l'on fait cette traversée pendant les mois d'hiver, à l'époque où la mousson de N.-E. rend la mer dure aux navires et fatigante aux passagers, c'est un vrai soulagement que cette entrée dans la baie de Hong-Kong, si verte, si boisée. Et sitôt le navire mouillé, c'est un émerveillement que cette foule de vapeurs et de voiliers, que ce fourmillement de chaloupes à vapeur, de jonques, de sampans qui tournent perpétuellement autour des navires à l'ancre. Hong-Kong est un des ports les plus bariolés du monde, moins par les nationalités multiples des navires que par leurs innombrables destinations. On y trouve des Scandinaves, des Portugais, des Japonais, des Yankees, des Chinois, des Allemands, et par dessus tout des Anglais. Cela va en Europe, dans l'Inde, à Saïgon, à Singapore, à Shang-haï, au Japon, en Corée, en Amérique, en Australie, aux Philippines.

C'est de Hong-Kong que part la malle américaine qui s'en va à San-Francisco en touchant à Shang-haï et à Yokohama: c'est de Hong-Kong que part le service postal de Vancouver, la fameuse ligne des paquebots Empress, qui permettent depuis quelques années au citoyen Anglais de faire le tour du monde sans quitter le territoire britannique; enfin, nos Messageries Maritimes relâchent à Hong-Kong; ils y prennent la soie dont tous les Lyonnais connaissent le nom, la fameuse soie de Canton. Ils y importent, pour Canton et la Chine, des tissus de coton anglais, des objets de ménage et d'alimentation anglais et allemands; pas grand'chose de français, hélas! Hong-Kong, d'ailleurs, n'est pas un port d'importation et d'exportation. Le grand courant commercial de la Chine prend naturellement la route du Yang-Tsé et aboutit à Shang-haï. Hong-Kong est le grand dépôt, le port de passage, l'escale indispensable où s'arrête tout navire allant en Extrême-Orient. Et c'est la victoire du génie britannique que d'avoir attiré ce mouvement immense dans son port et dans sa ville.

Les Anglais ont bien fait les choses. Aujourd'hui, Hong-Kong est le grand entrepôt de charbon de l'Extrême-Orient. On y trouve même du charbon français, notre charbon tonkinois, qui est assurément le meilleur. On ne peut guère lui reprocher que de n'être jamais en quantité suffisante pour satisfaire immédiatement aux demandes de la consommation. On y trouve des vivres frais de toutes sortes,—un trésor dont tous les marins connaissent la valeur;—on y trouve une rade immense à deux entrées également praticables à tous les navires; on y trouve toutes les agences, toutes les facilités de commerce, tout ce qui permet de conclure promptement les affaires, de hâter les marchés, de contenter pleinement le «Time is money» des Yankees.

Comme civilisation, malgré son extérieur asiatique et son enseigne chinoise, Hong-Kong vaut n'importe quelle ville d'Europe. Hong-Kong possède une douzaine de banques, dont plusieurs émettent un papier qui a cours sur tout le littoral, jusqu'à Shang-haï. Hong-Kong imprime chaque jour trois journaux, certainement supérieurs à la moitié des journaux de province française: China Mail, Hong-Kong Daily Press, Hong-Kong Telegraph. Hong-Kong possède ses librairies et ses éditeurs, Hong-Kong donne des fêtes, organise des régates, fait courir sur un très beau champ de courses les petits chevaux de la Chine et de l'Indo-Chine et aussi les grands australiens à longue encolure fine.