Hong-Kong réunit, en hiver, dans des clubs somptueux, ses banquiers, ses négociants, et les officiers pleins de morgue de son superbe régiment de cipayes hindous; il réunit aussi, dans les salons qu'envieraient nos préfectures françaises, toute la colonie féminine de la cité: des Anglaises que le tennis conserve fraîches malgré le climat; des Allemandes nouvelles arrivées, déjà nombreuses; et trois Françaises en tout, si je ne me trompe,—tout cela déshabillé à souhait dans des toilettes qu'on portait à Paris, il y a au moins deux mois. Voilà ces villes d'Extrême-Orient que tout bon Français décrète barbares du coin du feu, en se disant avec conviction: «Ça ne vaut pas mon Landerneau!»
Et ce qu'il faut admirer ici, c'est la large manière dont les colonisateurs ont su respecter la nature, en greffant sur elle leur civilisation. A Hong-Kong, les Anglais ont planté un rocher nu, mais ils l'ont planté d'arbres chinois; ils ont percé de larges rues, parce qu'il leur fallait de la propreté et de l'air, mais ils ont bordé ces rues de maisons chinoises, que des artisans chinois se sont empressés d'habiter. C'est un des plus vifs charmes de Hong-Kong, pour le touriste, que ces rues mi-asiatiques, assez aérées pour qu'on puisse s'y promener sans trop se boucher les narines, et pittoresques extrêmement avec leurs échoppes étranges, sombres, avec au fond un escalier mystérieux de bois doré, sur la porte deux Chinois actifs et silencieux, devant l'entrée, balancées au vent, une longue enseigne couverte de caractères bizarres et deux énormes lanternes d'osier, mal diaphanes. Dans les rues, entre les trottoirs encombrés de Chinois à queue, vêtus de bleu, coiffés de grands chapeaux de jonc, et parmi lesquels on voit de temps à autre la figure bronzée, aiguë et sympathique, d'un Malais, ou la gigantesque figure d'un cipaye moulé dans son uniforme cachou; sur la chaussée large et propre, entretenue avec un soin britannique, courent les pousse-pousse, les djin-rickshô, comme on les nomme dans tout l'Extrême-Orient, qui sont exactement la même chose que les Kourouma japonais, de minuscules voitures à deux roues, montées sur ressorts et que traîne d'un trot infatigable un Chinois jaune, que vous payez sept ou huit sous par heure. Parfois, c'est un palanquin qui s'en va vers le haut de la ville, par des escaliers raides inaccessibles au simple djin. Cela, c'est le véhicule de luxe, réservé, sauf nécessité, aux fonctionnaires pas trop pressés, aux ladies en visite, aux Américaines aussi, qui sont à Hong-Hong l'équivalent des demoiselles au Café Anglais, la partie européenne et haut cotée des bataillons demi-mondains d'Extrême-Orient. (Le mot d'Américaines, la chose ne manque pas de piquant, a cessé de désigner ici une nationalité pour étiqueter une profession).
Palanquins, djin-rickshô, il n'y a pas autre chose ici: ni tramways, ni voitures. Mais, la nuit venue, chaque véhicule allume ses lanternes, très semblables à celles de n'importe quel fiacre parisien, lyonnais. Et, dans la rue houleuse de foule, sur laquelle les arcs électriques jettent de loin en loin leur lueur blanche, devant les boutiques dont le bataclan exotique prend dans la pénombre des aspects plus exotiques encore, c'est infiniment, prodigieusement étrange que la course de ces fiacres minuscules, silencieux et pressés, qui trottinent moins vite derrière leur Chinois gêné par l'encombrement, par les flâneurs, par les porteurs de fardeaux équilibrant sur leur épaule le grand bambou aux bouts duquel ils suspendent la charge par moitié, par les marchands de bonbons, de riz et de poisson séchés...
Terminons par un peu de choses sérieuses. Au hasard de votre arrivée à Hong-Kong, vous y trouverez au moins trente vapeurs et une quinzaine de voiliers. Les premiers jaugeront environ cinquante mille tonnes, et les seconds vingt mille à peu près. De ce tonnage journalier de 70.000 tonnes, les navires anglais, presque tous des vapeurs, détiennent plus de la moitié. Les allemands, vapeurs aussi pour la plupart, interviennent pour 15.000 tonnes. Les Américains font presque autant, mais presque exclusivement avec des voiliers. Il reste huit ou neuf mille tonnes à répartir entre les Norvégiens, les Japonais, les Chinois, les Italiens, les Hollandais, les Portugais, que sais-je? Nous, si, deux fois par mois, le courrier français n'amenait pas en rade de Hong-Kong sa longue coque noire, notre pavillon y serait aussi inconnu que peuvent l'être le pavillon monégasque ou les couleurs du sultan.
Et pourtant, c'est à côté de Hong-Kong que se trouvent Saïgon, Hanoï, le Tonkin, la Cochinchine, toute une région peuplée, immense, fertile, que nous avons conquise au prix de beaucoup de sang et de haines, pour le plus grand profit de messieurs les Anglais et des Allemands!
[1] Le Salut Public, 26 avril 1898.
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KOUANG-CHO-VAN[1]
En toute humilité, j'avoue qu'il y a six mois, au moment où je bâtissais les plans de ce grand voyage en Extrême-Orient que je poursuis aujourd'hui, le nom de Kouang-Cho-Van m'était totalement inconnu. Et, plus récemment, quand on m'annonça que notre pavillon allait flotter sur cette terre ignorée jusque-là, il me fallut trois bons quarts d'heure pour trouver sur ma carte de Chine où gisait notre nouvelle colonie.