J'étais alors à Hong-Kong. Ceux qui ont suivi mes étapes savent qu'il y a peu, très peu de Français à Hong-Kong. De tous mes compatriotes, pas un n'avait notion de Kouang-Cho-Van. Je retournai, sur ces entrefaites, au Tonkin. Là, j'obtins tous les renseignements existants.
—Kouang-Cho-Van.—Baie mal connue, dont aucune carte précise n'a été publiée.—Située entre Haï-Phong et Hong-Kong, à peu près à moitié chemin, sur la face orientale de la presqu'île de Leï-Tchéou.—Aucun bâtiment n'y relâche jamais.
C'est tout ce que je pus apprendre. Personne, que je sache, n'était jamais allé là. Et moi, décidé à savoir à quoi m'en tenir, j'ai pris le parti le plus simple, et je suis allé à Kouang-Cho-Van. Je crois bien que je suis le premier Français qui ait mis le pied sur la nouvelle terre française,—après les gens officiels, fonctionnaires, soldats ou marins, s'entend. Et pour attrayant que puisse sembler ce voyage, je ne le conseillerai à personne, car ce n'est pas précisément une partie de plaisir.
J'ai fait une véritable odyssée. Je me suis embarqué à Haï-Phong sur un charbonnier qui allait à Hong-Kong et qui m'a déposé en route à Hoï-Hao, sur la côte d'Haï-Non. Là, j'ai dû fréter une jonque, qui, après quatre jours de mer, m'a enfin amené devant Kouang-Cho. Inutile de dire que la navigation chinoise, sur une jonque, par mer pénible, sans abri, sur le pont, ce qui ne vous épargne aucunement les relents ignobles des Chinois et de leur cuisine, n'a rien qui puisse séduire l'Européen le plus endurci.
A Hoï-Hao, j'avais trouvé une ville sérieuse, peuplée d'une quarantaine de mille Célestes, suffisamment commerçante, habituée à l'étranger,—autant que peut l'être une petite cité chinoise. Bref, un pays possible. On y fabrique même des bibelots à l'usage des étrangers, de drôles de petites tasses en coco sculpté, doublé d'étain poli. Devant cette civilisation avancée, et sachant Kouang-Cho éloignée d'à peine cent milles, j'augurais déjà à merveille de notre acquisition. Je ne fus pas long à en revenir. Rien qu'à fréter ma jonque, j'eus des difficultés inimaginables. Mon patron chinois, au seul nom de Kouang-Cho, simulait la plus vive terreur et m'expliquait, à grand renfort de gestes, qu'à pareille équipée nous risquerions tous notre tête. Il consentit pourtant, moyennant la somme respectable de quatre-vingts piastres. Et j'ai vu Kouang-Cho-Van.
La rade de Kouang-Cho est une étendue d'eau très vaste, mal délimitée, entourée de marécages qui se découvrent à marée basse, et semée de brisants un peu partout. Entre les dangers existe un passage profond, large d'un mille à trois, assez semblable au chenal de l'embouchure d'un fleuve et auquel on accède en franchissant une véritable barre qui constitue le plus grand défaut du nouveau port. Cette barre là n'est franchissable par un gros navire qu'à marée haute et par temps calme. Il sera, paraît-il, impossible de l'améliorer. Le fait m'a été postérieurement affirmé par un des marins du Duguay-Trouin qui a passé plusieurs mois au mouillage de Kouang-Cho.
La barre franchie, on pénètre dans le chenal dont j'ai parlé et qui traverse toute la baie. Au nord-ouest, une sorte de bras de mer s'enfonce dans le continent, séparant la terre de Quang-Cho, à l'est, de la terre de Leï-Tchéou, à l'ouest. Rivière? Golfe? La marée s'y fait sentir assez régulièrement. L'eau est toujours profonde, le chemin facile. A cinq ou six milles de l'embouchure de ce fleuve supposé, j'ai aperçu notre Duguay-Trouin, dont la mâture faisait un effet bizarre au-dessus des prairies et des bouquets d'arbres. En face du croiseur, sur la rive droite, un petit port de construction chinoise montrait ses créneaux entre une rizière et, un champ de pommes de terre. Et le pavillon tricolore y flottait.
De ville, de village, pas de trace. La campagne plate des côtes chinoises s'étend à perte de vue sur les deux rives. Le sol est cultivé soigneusement. Les champs se succèdent, bien entretenus, tirés au cordeau et séparés par des haies vives.
Çà et là, un bouquet d'arbres, un petit bois, à l'abri duquel se dissimule inévitablement un hameau chinois, cinq ou six cases soigneusement cachées au redoutable soleil, le terrier des cultivateurs des champs d'à côté. Ces rizières d'un vert merveilleux, ces bois aux arbres variés et gracieux, tout cela fait un paysage de parc à grandes pelouses jalousement gardées. On prend envie de s'y promener. De près, cela change un peu. La rizière est un marécage où les buffles enfoncent jusqu'au cou; le bois est obscurci de moustiques; seul est praticable le minuscule sentier qui court en digue le long des champs.
Très peuplé, malgré son apparence déserte, le pays est d'une pauvreté sur laquelle il serait naïf de se faire illusion. Les champs nourrissent à grand'peine les habitants, et pas un pouce de terre n'est perdu. La pêche est pratiquée et peu fructueuse, malgré l'habileté extraordinaire des pêcheurs chinois. La chasse est presque impossible dans un pays aussi cultivé.