Quant aux ressources minières, elles ne doivent pas être importantes sur ce terrain plat et inondé. Cependant, j'ai vu quelques morceaux de charbon provenant d'un gisement reconnu récemment par un missionnaire français, le Père Cellard. Ce charbon ressemblait fort à notre charbon tonkinois, dont l'exploitation, des plus faciles, est loin d'être en pleine activité.
Et, à propos des missionnaires, il n'est pas mauvais de rendre, en passant, justice à l'admirable patriotisme des deux prêtres français qui ont aidé de toutes leurs forces à notre influence, sous la menace, grandissante chaque jour, d'un martyre, hélas! probable.
Le Père Cellard et le Père Zimmermann ont fait à Kouang-Cho-Van beaucoup plus que leur devoir. Ils ont été, avec un zèle infatigable, guides, interprètes, diplomates, architectes même, et conducteurs de travaux.—Interprètes d'autant plus précieux que le dialecte parle par les indigènes n'est pas le chinois usuel du Sud, le cantonais, mais une langue spéciale dite ouolo, que comprennent fort mal les interprètes ordinaires.
Au physique, tel est Kouang-Cho-Van: un grand champ bien cultivé, trop peuplé, bordant un mouillage parfaitement sûr et abrité, mais à peu près inaccessible aux grands navires, et que les bâtiments de six ou sept mètres de tirant d'eau n'atteindront pas sans difficulté.
Au moral, c'est un pays chinois, c'est-à-dire absolument hostile aux étrangers; j'ai été à terre menacé et insulté, et je n'ai pu pénétrer dans le moindre hameau. Toutes mes excursions se sont bornées à de courtes promenades dans le rayon de vue de ma jonque, que mon patron a refusé fort nettement d'échouer au rivage. Pas une fois je n'ai rencontré de marins français à terre, hors du fort, ce qui m'a fait supposer que notre zone d'influence était certainement inférieure à la portée de nos fusils. Quant à quoi que ce soit qui ressemblât à une délimitation ou à une frontière, pas le moindre poteau. La reconnaissance géographique était même fort peu avancée. J'imagine que les choses se sont fort embellies depuis mon départ.
Je lis bien, dans un journal tonkinois qu'on vient de m'apporter, que dimanche dernier, 19 juin, un combat horrible se serait livré à Kouang-Cho. Je présume même que la nouvelle va semer la stupeur et la colère en France. Mais je suis à cet égard parfaitement tranquille. Je ne crois pas à la bataille en question. Tout au plus quelques marins auront-ils fusillé quelques pirates. Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat, et la répression d'une révolte quelconque est trop facile pour qu'on s'en effraie. N'allons pas assimiler l'occupation de Kouang-Cho-Van à la conquête d'un Tonkin ou d'une Madagascar. C'est bien assez d'être forcé de convenir que cette occupation est inutile et un peu ridicule; qu'elle n'ajoute rien à notre puissance maritime ou coloniale; qu'elle n'offre à notre commerce aucune chance d'accroissement, et qu'enfin elle ne représente rien d'équivalent aux acquisitions inestimables qu'ont faites nos ennemis ou nos alliés à Kia-Cho, à Talien Van, à Port-Arthur et à Weï-a-Weï.
[1] Le Salut Public, 10 août 1898.