Les Espagnols attendent. Au moral, ils ressemblent aux Parisiens de 70. La psychologie de gens assiégés ne doit pas varier beaucoup. Les Manillais attendent avec certitude l'arrivée d'impossibles secours. Ils attendent l'escadre de l'amiral Camara. On sait pourtant ici qu'elle a repris le chemin de Cadix. Ils attendent on ne sait quel navire sauveur, venant d'on ne sait où. Il y a huit jours, une canonnière autrichienne a mouillé au large. La populace a pris de loin le drapeau blanc et rouge de l'Autriche pour un pavillon espagnol. Pendant deux heures, la ville a été comme électrisée. Puis, ce sont les nouvelles à sensation révolutionnant un quartier. Deux navires américains ont fait côte... Aguinaldo vient d'être tué... Les rebelles ont évacué les avant-postes... Aguinaldo est tué de nouveau,—on tue Aguinaldo avec un plaisir manifeste. Parfois, dans le tas, une vérité se déterre, celle-ci par exemple: Dewey a débarqué quelques troupes nègres près de Cavite. Les rebelles, qui ont le préjugé de la couleur d'autant plus enraciné qu'ils sont presque tous mulâtres, ont accueilli leurs noirs alliés par une fusillade bien nourrie et les ont rejetés à la mer après un combat furieux. Après quoi, on s'est expliqué, et Aguinaldo a présenté à Dewey mille excuses, tout en insistant pour que les nègres restassent désormais où ils étaient.
La discorde règne évidemment dans le camp d'Agramant. Aguinaldo n'a qu'une influence médiocre sur une grande part des rebelles, et Dewey a de bonnes raisons de se défier de pareils alliés. Mais, par contre, les troupes espagnoles sont dans un découragement complet. Il faut les voir rentrer de la tranchée, traversant les rues en troupeau, sans chefs, sans clairons, allant lourdement, sans énergie, sans ardeur. Il faut voir la tranchée surtout. On y accède librement. Pas un chef, pas une sentinelle, ni laissez-passer, ni mot d'ordre. Dans le fossé à demi plein d'eau, juchés sur des caisses vides, quelques hommes, armés de Mauser, fusillent indolemment la tranchée adverse. D'autres, assis sur des tas de boue, jouent aux cartes. Les munitions ni les fusils ne manquent; tout cela est allemand, et semble absolument inépuisable. Et toute la garnison est là, éparpillée sur cette tranchée interminable, impossible évidemment à concentrer sur un point menacé. Si l'ennemi attaquait résolument à un bout de la ligne, il serait au cœur de la ville avant que les Espagnols de l'autre bout s'en soient douté.
En rade, tout est normal. Les Américains sont à Cavite et on ne les aperçoit pas. Devant la ville, une véritable escadre battant tous les pavillons du monde, depuis le chrysanthème rouge du Japon jusqu'à la croix de Saint-Georges anglaise. Très peu d'Anglais pourtant. Ils n'ont garde de venir troubler leurs futurs alliés. Nous, nous avons ici l'antique et glorieux Bayard, encore tout plein du souvenir de Courbet; le Pascal, un beau croiseur fort élégant; le Bruix, tout hérissé de longs canons sortant de leurs tourelles. Enfin, une profusion d'Allemands, beaucoup plus que de raison même. Voici le Kaiser, aussi laid que possible; l'Irène, la Princess-Wilhelm, la Kaiserin-Augusta, d'autres encore. Sans cesse, de grands chalands espagnols accostent les navires allemands et repartent pleins. Visiblement les Allemands débarquent ici quelque chose. Vivres? Armes? Les Américains ne voient rien, ou font semblant. C'est assurément prudent, car, en cas de bataille, ils sont à peu près sûrs d'avoir le dessous.
Ce gros mot de bataille, on le prononce volontiers à Manille. La sympathie marquée des Allemands pour l'Espagne est commentée très vivement. Il est certain que l'attitude des Allemands est extraordinaire. Sans même parler de ce fait inqualifiable de débarquer tout un matériel, quel qu'il soit, dans une ville bloquée, au mépris de toute neutralité, les proclamations successives de l'amiral allemand sont de nature à créer pas mal de difficultés diplomatiques. A diverses reprises, en effet, les Allemands ont déclaré ne pas reconnaître les insurgés comme belligérants; ils ont menacé d'intervenir sur-le-champ si Aguinaldo pénétrait dans la ville; ils ont protesté contre la remise aux insurgés par les Américains de prisonniers espagnols, et protesté de telle sorte que Dewey a repris ses prisonniers. Enfin, à maintes reprises, les officiers allemands ont manifesté bruyamment en l'honneur de l'Espagne et affirmé, à qui a voulu l'entendre, que les Philippines ne seront pas Américaines de sitôt. Est-ce vrai? De tout cela, on se préoccupe à Manille plus qu'il n'est sensé. Mais il faut avouer aussi qu'une intervention allemande dans le conflit hispano-américain pourrait modifier étrangement les choses.
[1] Le Salut Public, 5 septembre 1898.