[1] Le Salut public, 5 juillet 1898.
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IMPRESSIONS DE SIÈGE[1]
(Manille, juillet 1898).
Soleil brumeux, rude vent du large. Il fait chaud, mais pas trop. Manille vaut mieux que sa réputation. D'Amoy à Singapore, on ne voit aujourd'hui que des casques blancs. Jusqu'aux femmes, dont la coquetterie doit s'accommoder de l'horrible coiffure de liège, à peine enrubannée de satin blanc. Ici, le soleil est plus indulgent. Les caballeros traversent insoucieusement les rues, mal abrités sous leurs sombreros de feutre fin ou sous leurs grands manilles de paille tissée serrée. Les señoras s'en vont frôlant les murs, la tête encapuchonnée dans la mante, et affrontent les terribles rayons en déployant seulement leur éventail ou leur petit parasol. Tout cela n'est pas bien méchant...
Gaie et bruyante à l'ordinaire, la ville est étrangement silencieuse. Seulement, comme au-dessus de ce silence, un grondement inégal et perpétuel, les canons qui se répondent, sur la tranchée.
C'est un vrai siège. Sur un immense demi-cercle, long d'une quinzaine de kilomètres, les Tagals enserrent la ville d'une ligne infranchissable, d'autant mieux que tout le pays environnant est à eux, et qu'ils sont bien dix fois plus nombreux que les assiégés. Ceux-ci ont aligné en face une longue tranchée assez mal établie, renforcée de kilomètre en kilomètre d'un fortin garni de quelques canons. C'est tout. On tire tout le temps, mais sans enthousiasme. Nuit et jour, canons, fusils se répondent consciencieusement. Exception pour les repas, que les adversaires ont soin de prendre à la même heure: c'est une trêve scrupuleusement observée.
Mais à part ce bruit persistant dont on prend vite l'habitude, la ville a presque sa physionomie ordinaire. Les équipages, pour être moins nombreux qu'autrefois, n'en font pas moins la promenade select de la Lunetta, et l'on y rivalise d'élégance comme par le passé. Les combats de coqs groupent toujours autour de leur arène minuscule la même foule passionnée, augmentée même des étrangers, des visiteurs plus nombreux qu'on ne le croirait; beaucoup de gens, des Allemands surtout, se trouvent à Manille, présence un peu étrange, dont on cause beaucoup. Enfin les cafés sont remplis, et, tout en dégustant force sorbets,—rien ici qui décèle la famine; c'est à peine si le prix des vivres augmente peu à peu;—tout en fumant profusion de cigares et de cigarillos, on échange des vues sur la guerre.
La population manifeste une confiance d'autant plus extraordinaire que la situation militaire est absolument désespérée, et que les officiers espagnols mettent presque de l'ostentation à l'avouer. Pas un homme de bonne foi qui ne convienne que Manille peut, d'un instant à l'autre, être emportée d'assaut par Aguinaldo, qui dispose de la moitié des rebelles, suffisamment décidés à lui obéir. Personne surtout à douter que Dewey puisse anéantir littéralement la ville sous le feu de ses croiseurs, le jour où il lui plaira de défiler devant. En attendant, Aguinaldo ne donne pas l'assaut, Dewey reste mouillé à Cavite. C'est à qui ne commencera pas.