Ils n'ont pas eu cette consolation dans leur désastre.

Dans la nuit du 1er mai, les navires américains, peints en gris (toile mouillée, disent les marins), pour être invisibles, pénétrèrent dans la rade en ligne de file, tous feux soigneusement éteints. La rade de Manille est pauvrement défendue par quelques forts anciens, armés d'une artillerie insuffisante et démodée. Récemment, le commandant de la Castilla, jugeant avec raison son navire sans valeur militaire, avait proposé d'en faire passer les canons à terre pour renforcer une batterie. Je ne sais si l'avis avait été suivi. En tous cas, les forts, dépourvus de projecteurs électriques, n'aperçurent pas les assaillants. Le commodore franchit la passe avec beaucoup d'audace, et, au jour seulement, il essuya quelques coups de canons de la dernière batterie. Les coups ne touchèrent pas, et les croiseurs américains s'avancèrent contre les navires espagnols.

Ceux-ci étaient mouillés à l'abri des bas-fonds qui interdisaient aux grands bâtiments ennemis de les approcher à moins de trois ou quatre mille mètres. Les Américains défilèrent donc à grande distance, en canonnant vivement la division à l'ancre.

Par une négligence qu'ils ont payée cher, les Espagnols n'avaient pas leurs chaudières allumées, et ne s'attendaient nullement au combat. Il s'en suivit évidemment un désordre inexprimable. Les commandants exécutèrent le branle-bas de combat sous le feu. Avant que les canons espagnols aient pu riposter un coup, plusieurs pièces étaient démontées, plusieurs pointeurs tués. La justesse du tir espagnol s'en ressentit. La Castilla prit feu et cessa de tirer. Plusieurs canonnières se jetèrent à la côte, près de couler bas.

La Reina-Christina alors, ayant réussi à prendre de la pression, leva l'ancre et se dirigea bravement sur l'ennemi. Ce noble exemple ne put malheureusement être suivi par personne, et le croiseur amiral n'arriva pas à moitié chemin. Déjà percé de toutes parts, il reçut un obus de 200 millimètres en enfilade, qui tua le commandant, blessa l'amiral, et acheva la ruine du malheureux navire. La Reina-Christina abandonna le combat sans amener son pavillon, d'ailleurs, et se jeta à la côte.

Il était alors huit heures du matin. Les Américains, dont les pertes étaient insignifiantes, se retirèrent pour faire reposer et déjeuner les équipages. Après quoi le combat ou plutôt l'exécution recommença. Un seul incident, qui témoigne de l'héroïsme des vaincus, le signala. Deux torpilleurs espagnols, de très ancien modèle et probablement en assez mauvais état, essayèrent de s'approcher des Américains pour leur lancer une torpille. Cette attaque, dangereuse et téméraire contre un ennemi en marche, même de nuit, n'offrait aucune chance de succès en plein jour. A huit cents mètres de l'Olympia, un des torpilleurs coula. L'autre, démonté de sa machine, et tout le monde à bord tués ou blessés, sans exception, alla faire côte. Son pont était éclaboussé de sang de l'avant à l'arrière.

Alors, tout fut fini. Le Pétrel put s'approcher des Espagnols vaincus et achever la destruction des débris encore flottants. Pas un pavillon ne s'était amené, et le chiffre des hommes hors de combat,—sept cents sur quinze cents,—attestait la bravoure espagnole.

Les Américains ont eu là une victoire facile. Ils en conviennent eux-mêmes. Le commodore a qualifié la bataille de «promenade dans la baie». En outre de leur écrasante supériorité matérielle, les Américains ont eu l'avantage d'une surprise, et ils ont combattu en marche une escadre au mouillage. Rien dans le résultat ne saurait surprendre un marin.

Je ne sais quelle leçon les Espagnols tireront de leur désastre. Ils devraient pourtant comprendre que la guerre d'escadre n'est pas leur fait, et qu'en la pratiquant contre un ennemi deux fois plus fort, ils courent à une défaite certaine. Au contraire, leurs très bons croiseurs et la vulnérabilité du commerce américain, leur offrent un mode de guerre aisé et terrible. Il n'est que temps pour eux d'en venir à la guerre de course.

Pour finir, deux anecdotes sur la journée du 1er mai: pendant le combat, le feu d'un fort gênant un peu la manœuvre des Américains, le Baltimore exécuta contre ce fort un feu rapide d'une telle intensité que, du coup, les Espagnols durent évacuer immédiatement les pièces devenues intenables.—Autre chose: Pendant le passage des passes, le commodore avait interdit formellement tous signaux, quoi qu'il arrivât, de peur de donner l'éveil à l'ennemi. Pendant la manœuvre, le mécanicien du Mac-Culloch fut frappé de congestion. Il n'y avait pas de médecin à bord. On n'en appela pas, et l'officier mourut. Mais aucun signal n'avait été fait, et la consigne du commodore était respectée.