C'était au mois de mars. J'étais arrivé depuis une semaine. Et j'avais tout juste eu le temps de constater, du lundi au dimanche, que le pays était beau,—un radieux pêle-mêle de forêts et de montagnes;—que les mulâtresses étaient jolies; et que les cocktails étaient bien dosés. (New-Orléans est l'éden originel des cocktails; mais Fort-de-France est leur paradis retrouvé.)

Je m'ennuyais cependant,—parce que les cocktails et les mulâtresses sont pour moi de trop vieilles amours, et parce que je suis trop obèse et trop arthritique pour goûter la poésie rhumatismale des ascensions alpestres et des rêveries forestières. Un soir, donc, cherchant un soupçon de fraîcheur au bord de la mer,—le mois de mars martiniquais vaut le mois d'août parisien,—je vis avec soulagement entrer en rade un grand trois-mâts à vapeur, de silhouette très archaïque: phares carrés, poupe massive. Du premier coup d'œil, j'avais reconnu le Duguay-Trouin, en ce temps-là frégate-école de nos aspirants de marine. Le soir même, tout Fort-de-France, rajeuni et tapageur, était envahi par une horde de casquettes blanches et de dolmans noirs à boutons d'or.

Assis à une terrasse de café, je regardais défiler toute cette jeunesse, quand un gamin de vingt ans, joli comme un cœur, s'approcha de ma table et me demanda, s'efforçant gentiment d'être cynique, où l'on trouvait, dans ce pays, des femmes. Je l'invitai à s'asseoir, lui offrant d'abord un egg-nog, boisson jeune, et lui promettant de le débaucher ensuite, s'il y tenait. En même temps, je lui tendais ma carte, afin d'éviter qu'il me gratifiât, la soirée finie, d'un pourboire. Il prit le carton, me salua aussitôt, d'un geste qui sentait de loin son gentilhomme, et se présenta à son tour: il s'appelait le comte de Fleurac; et il se trouva que nous avions des cousins communs. Du coup nous ne pouvions pas ne pas dîner ensemble. Il n'avait jamais mangé de curry, le pauvre gosse! Il en mangea. Le curry donne soif. Mon Fleurac but, en sus de l'egg-nog préalable, deux petites bouteilles de Pommery nature. Il était un peu gris quand vint l'heure que choisissent les mulâtresses pour promener leurs yeux de satin noir sur la Savane. Et ce fut lui qui me rappela ma promesse.

Nous fîmes un tour. Les mulâtresses nous regardaient,—le regardaient, plutôt: il était à croquer.—Mais ce bébé, à l'instant d'aborder une femme, devenait aussi chastement timide qu'il avait été le contraire en m'abordant, moi. Après trois bons quarts d'heure, et malgré plusieurs douzaines d'œillades, nous n'étions pas plus avancés qu'avant. Et je voyais de coin ses regards honteux qui m'appelaient au secours.

—Parbleu!—lui dis-je, le prenant en pitié,—je devine: vous ne voulez pas d'une fille de trottoir. Pourtant, mon cher, les choses, ici, vont autrement qu'en France. Et les demoiselles que voilà n'appartiennent pas tout à fait à la dernière caste. N'importe! Puisque c'est votre goût, allons aimer à domicile!...

Pour l'explication de ce qui va suivre, sachez qu'à Fort-de-France, toutes les jeunes mulâtresses sont de petites filles très sages, lesquelles sans doute dorment avec qui leur plaît,—au pluriel,—mais n'en habitent pas moins, dignement, sous le toit familial. Rien n'est d'ailleurs mieux accepté, ni plus correct, que d'aller sur le tard quérir chez père et mère la demoiselle dont vous avez dessein d'orner pour la nuit votre lit. Bien entendu, ce faisant, vous risquez toujours de tomber mal à propos, et d'être reçu à la fraîche. Mais c'est le cas très rare.

J'entraînais donc mon Fleurac par les rues. Les réverbères éclairaient romantiquement les maisonnettes créoles et leurs jardins grands comme la main. Et, dans l'ombre chaude qui nous enveloppait d'une lente caresse, je fis ma conférence, exposant en trois points comment n'importe laquelle de ces maisonnettes-là nous devait être, plus que probablement, hospitalière, et comment il importait sans davantage d'en choisir une dont la plus aimable habitante fût potelée à souhait...

Fort à propos, voilà que je me souvenais d'une petite fille vraiment faite exprès, des cheveux aux ongles de pieds, pour un débutant;—une merveille!... un peu pâlotte, peut-être ... et encore! question de goût!—laquelle merveille s'était trouvée sur mon chemin, le jour même de mon arrivée. Je lui avais demandé un rendez-vous, et pris une caresse. J'avais oublié d'aller au rendez-vous; mais je me rappelais le piment sucré de la caresse.

J'avais noté le nom, la naissance ... alias, la rue, le numéro. Et c'est là que je menai l'enfant. Lui et Mayotte,—elle s'appelait Mayotte,—je pensais vraiment que, de ma vie, je n'aurais appareillé plus gentil couple.

Mayotte n'habitait pas bien loin. Personne n'habite bien loin à Fort-de-France, et pour cause. Je trouvai sans peine la maison. La porte en était ouverte, comme par une aimable attention du hasard. Nous entrâmes sans frapper, naturellement. Le petit perron conduisait droit dans la salle basse,—pièce à tout faire, salon, salle à manger, etc.—Je tirai ma montre de mon gousset: il était onze heures tout juste. C'est d'ordinaire le plein milieu des veillées sous la lampe,—des belles longues veillées où se débitent les formidables histoires de sorciers nègres, de loups-garous et de petits blanc croqués. Je m'attendais en conséquence à tomber au sein de toute la famille. Or, par une exception singulière, la salle basse était vide. Vide depuis peu de temps sans doute: la lampe éclairait à pleine mèche, et les tasses à rhum, pleines l'instant d'avant, poisseuses et parfumées encore, faisaient le rond sur la grande table.