—Oui, cap'taine.
—Les chaînes-galles n'ont pas pris trop de mou?
—Nous avons repris une maille ce matin. Ça fait juste la longueur que vous m'avez montrée la dernière fois.
—Bon.
Fargue recule jusqu'à la muraille cuirassée, s'y adosse...
Aujourd'hui, la manœuvre promet d'être longue: combat simulé contre l'escadre légère, figurant une armée navale ennemie... Nul doute: avec un thème aussi propice aux fantaisies amirales les plus imprévues, on va manger de toutes les sauces, et savoir ce que c'est que «faire des ronds dans l'eau!» Donc, inutile de se fatiguer d'avance. Et Fargue, adossé, contemple sa tourelle.
... Une tourelle double de 305 millimètres, c'est beau!—Figurez-vous une chambre ovale, longue de sept mètres, large de six, très basse de plafond, et toute d'acier poli. Là dedans, deux canons prodigieux, qui s'alignent côte à côte, deux canons dont les volées géantes saillent par l'embrasure double à dix mètres au dehors, et dont les culasses pivotant suffisent à emplir toute la tourelle, à l'emplir tellement qu'on ne devinerait d'abord pas où vont bien pouvoir se caser les hommes, les treize hommes nécessaires au fonctionnement... Ils se casent tout de même, et leur présence n'ajoute pas grand'chose à l'encombrement indescriptible du lieu.—Car les canons, ce n'est rien! il y a les affûts, les châssis, les berceaux; les monte-charges, les parcs, les pointages, les hausses, les lunettes, les planchettes, les chariots, les rails; les refouloirs, les écouvillons, les injecteurs; le tuyautage d'eau, le tuyautage d'air, le réseau électrique ... il y a l'inextricable fouillis d'acier, de fer, de bronze, de cuivre, il y a le mécanisme aux rouages sans nombre que manœuvrent méthodiquement, méticuleusement les treize hommes, autres rouages, plus parfaits, non moins disciplinés!—C'est beau.—Le plafond nu repose pas sur la muraille directement: une rangée de supports d'acier les sépare, telle une colonnade circulaire, haute de quelques centimètres, dont les intervalles ménagent, entre muraille et plafond, une circonférence de meurtrières horizontales, par où pénètre, avec la brise du large, un peu de chaude clarté solaire; et cette clarté-là s'ajoute à la lumière froide des lampes électriques. En sorte qu'on y voit assez bien.—C'est beau.—Par cette espèce de corniche ajourée, les treize hommes peuvent aussi, entre deux mouvements, jeter un coup d'œil au dehors, et, de temps en temps, se rendre compte des choses qui adviennent...
Ils sont treize: le second maître, surveillant du matériel,—le cerveau;—les deux quartiers-maîtres, chefs de pièce,—les nerfs moteurs;—les deux pointeurs brevetés,—les yeux;—les deux pointeurs suppléants,—d'autres yeux de rechange;—les deux chargeurs, les deux pourvoyeurs,—les muscles;—l'armurier,—l'organe réparateur;—l'officier, enfin,—l'âme.—Ils sont treize; ils ne font qu'un: un être, qui vit de leurs treize vies: la tourelle, la tourelle avant, la tourelle double de 305 millimètres, l'arme la plus effroyable du cuirassé, sa meilleure chance de sortir vainqueur des batailles à venir...
Ça commence.—Au dehors, roulement de tambour, suivi d'un double coup de baguette: «Armez les pièces!»—Fargue-se redresse, commande: «A vos postes!» et, derechef, se juche sur la sellette de commandement. Par les trous du casque blindé, au loin, sur la mer brumeuse, zébrée de crêtes vertes et blanches, des silhouettes confuses émergent de l'horizon: l'escadre légère, les croiseurs qui figurent l'ennemi. Fargue tourne la tête, constate l'immobilité des servants, debout, chacun où il doit être, et jette l'un après l'autre les ordres qu'il faut: «Approvisionnez! Armez! Chargez!» Après quoi lui-même, les yeux au tableau transmetteur, attend que la passerelle lui ait dicté à son tour la volonté suprême du grand chef, du commandant, lui-même à son poste, là-haut dans le blockhaus...
Cependant les culasses battent, les planchettes tombent, les monte-charges grondent parmi le cliquetis des chaînes-galles. Bien entendu, on ne charge pas tout de bon: on fait le simulacre; mais tous les gestes s'exécutent comme si c'était un vrai obus et de vraies gargousses qu'on lancerait à toute volée dans l'âme ouverte et huileuse. Gourvès, le second maître, a tiré sa montre et compte les secondes... La première pièce «charge» bien: son quartier-maître, Le Kellec, est un «bon homme», d'attaque, et sûr... Vingt-trois secondes! ça y est! le temps du record! pas un cinquième de plus!... La deuxième pièce est en retard: Fontan ne vaut pas Le Kellec... Gourvès hausse les épaules, dédaigneux: Un Fontan, un Moco de Mocossie, est-ce que ça peut jamais valoir un Breton? un Bretonned de Morlaix? un Le Kellec, «pays» de Gourvès?—Gourvès en voudrait plutôt mal de mort à Fontan, le jour que Fontan «gratterait» Le Kellec!—Tout de même, trop est trop: trente-quatre secondes, ça exige «un coup de gueule»: