—Et alors, aussi donc, Fontan? c'est-il que les gars dorment, et toi avec?
Fontan ne bronche pas. Mais, près de lui, un claquement de langue irrité accueille le reproche. Ça, pas d'erreur: c'est Brénéol, le chargeur, qui «rouspète». Il «rouspète» toujours, Brénéol! Pas mauvais canonnier, par ailleurs. Il n'y a donc qu'à fermer l'oreille.—Si on entendait, n'est-ce pas? faudrait punir! et à quoi bon?—Gourvès n'entend pas; Fargue n'entend pas non plus...
C'est que ce sont des hommes, ces treize rouages de la tourelle; des hommes comme vous et moi; et ce n'est qu'ici: dans la tourelle, qu'ils sont rouages. Partout ailleurs, leurs origines, leurs races, leurs instincts, leurs éducations, leurs habitudes, leurs chairs, leurs cerveaux divers, font d'eux des êtres aussi différents, sans nul doute, que vous et moi.—Tenez: Le Kellec et Fontan ... hors du service, croyez-vous qu'ils s'adressent seulement la parole?... Et Brénéol, le chargeur, taciturne et revêche; et Le Duc, le pointeur de gauche, petit garçon sage; et Tiphaigne, le pointeur suppléant, anarchiste, et qui enveloppe son manuel du marin canonnier dans le dernier numéro du Libertaire, pour lire les deux proses ensemble, aux heures de théorie; et Penven, le pourvoyeur, toujours ivre lorsqu'il a mis un pied à terre, et qui passe sa vie dans les mauvais lieux; et Brazière, l'armurier, bachelier ès sciences, et qui a préféré salir d'huile et de rouille ses mains blanches plutôt que d'être pion dans un collège; et Lohéac d'Elfe, le pointeur de droite, qui fut riche et qui est noble, et qui s'est engagé personne ne sait pourquoi ... croyez-vous qu'ils se mêlent et se lient, eux qui peut-être n'ont pas trois idées en commun?—Non, fatalement!—On «navigue à la part»; et chacun poursuit silencieusement son rêve à soi, dans son coin, loin des gêneurs. Ce n'est qu'ici, derrière cette cuirasse, sous ce plafond bas, sur ce parquet sonore, que la souveraine discipline réunit tous ces êtres étrangers, et les coordonne, et les pétrit, et les malaxe ensemble, jusqu'à n'en faire qu'un seul être vivant: la tourelle...
Fargue, songeur tout à coup, s'interroge soi-même:—Qu'est-ce qu'elle vaut vraiment, cette discipline indispensable? jusqu'à quel point courbe-t-elle ces hommes? jusqu'à quel point les lie t-elle, les fond-elle dans son creuset? jusqu'à quel point peut-on compter sur ce métal humain?—On ne le saura qu'à la guerre, devant la mort: la mort à braver, suprême pierre de touche...
—Garde à vous!
Une sonnerie tinte. Au tableau transmetteur, les aiguilles indicatrices ont tourné. Fargue commande:
—Quatre-vingts degrés! à droite, troisième vitesse!... Distance: huit mille six! Correction: trente-deux millièmes, gauche!... Sur le premier croiseur à partir de la gauche!... Attention!...
Déjà l'ordre est exécuté. La tourelle pivote, souple et prompte. Par les trous du casque, Fargue aperçoit l'horizon qui défile. Voici les croiseurs, qui glissent à la queue leu leu, de tribord à bâbord, petites ombres chinoises, floues.—Les servants, haussés sur leurs pointes, regardent aussi, et apprécient.—L'armée s'est déployée en ligne de file, parallèlement à la ligne de file des croiseurs. Les cuirassés, rangés en bel ordre, à quatre cents mètres d'intervalle, gouvernent droit sur la poupe de leurs matelots d'avant. Et cela fait une double perspective de longues coques glissantes et de mâtures sèches, sous le flottement des pavillons qui claquent à la brise..
—Feu à volonté!... Commencez le feu!...
Plusieurs détonations ont éclaté: des coups à blanc tirés par l'amiral, en manière de signal avertisseur. Les croiseurs, là-bas, savent qu'on vient d'ouvrir le feu contre eux...