Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, adjoint au directeur des mouvements du port de Safi—Maroc,—sauta du lit de sieste, enfila un pantalon de toile, un veston galonné, une paire de souliers blanchis à la craie, assura son casque, empocha son revolver, et s'en fut, comme on l'en priait, à la plage. L'heure était piquée,—trois heures;—le premier feu du soleil s'apaisait, et les ouvriers indigènes reprenaient la tâche quotidienne du déchargement des barcasses. En rade, trois vapeurs tanguaient en tirant sur leurs chaînes. Et les barcasses poussées tant bien que mal à grands coups d'aviron, s'efforçaient d'établir le va-et-vient entre les susdits vapeurs et la côte,—sous l'œil indifférent d'Olivier de Serres, grand maître, pour l'instant, des douanes, police, batellerie, remorquage, chargements et déchargements du port de Safi.

Alentour, les deux falaises, qui mordent comme deux mâchoires fauves la rade bleue, hérissaient leurs dentelures bizarres sur le ciel étincelant. La ville, derrière sa splendide muraille crénelée, étageait ses terrasses arabes. La plage, au pied des bastions et des tours, s'étalait comme un tapis d'or pur et descendait jusque sous l'écume des vagues.

Le port—une simple crique, étroite, abritée d'un épi de roches en forme de jetée—accueillait sans obstacle les longues lames régulières de la houle qui bat éternellement la côte marocaine. Et les barcasses dansaient le long du quai, parmi les cris des débardeurs. Une cohue déguenillée s'agitait autour des sacs et des caisses mis à terre, et c'était comme un moutonnement de djellabahs grises, de burnous bruns, de cafetans bleus et de turbans à peu près blancs. Une clameur ininterrompue—une clameur musulmane, aiguë, gutturale, exaspérée—montait de cette foule, en même temps qu'un nuage épais de poussière et de sable. Et, debout sur un tas de prélarts et de câbles amoncelés, Olivier de Serres toussait et frottait ses paupières, les yeux et la gorge envahis pas le nuage aveuglant et suffoquant.

Or, tout à coup, la clameur arabe redoubla de violence, et des hurlements de fureur ou de douleur en jaillirent. Serres, étonné, dégringola de son socle de chanvre, et, rudoyant quelques épaules mal promptes à faire place au maître, se fraya un passage jusqu'au centre du tumulte.

Et il vit:—

Deux longues caisses de sapin, à doubles ferrures, débarquées l'instant d'avant, avaient paru suspectes aux agents de la douane marocaine. L'un deux exigeait qu'on les ouvrît. Mais le destinataire, un Européen, un négociant notable, aux yeux couleur de faïence, écarquillés derrière un gros binocle d'or, protestait et menaçait, brandissant des papiers qu'il prétendait en règle. Olivier de Serres entendit la péroraison d'un discours véhément

—Moi, je suis sid Hermann Schlaster, du consulat impérial de Sa Majesté le sultan d'Allemagne, aimé d'Allah, protecteur de la Foi. Vous, vous êtes un chien, fils de chien. Et votre main maudite se desséchera avant de toucher à cette marchandise, qui est mienne.

C'était dit en fort bon arabe. La foule s'agita, respectueuse. L'agent de la douane, inquiet, hésitait...

Il est assez aisé, avec quelque audace et quelque rouerie, de violer la loi en pays marocain. Sid Hermann Schlaster ne l'ignorait point.

Mais, cette fois, par grand hasard, sid Hermann Schlaster avait compté sans son hôte. A l'instant même que l'incident semblait clos, Olivier de Serres, la cigarette au coin de la lèvre, avança de trois pas et fit face à l'Allemand: