—Mais non! Laurette!...
—Mais si. Je savais bien. Dépêchons-nous. Nous serons à la gare dans cinq minutes. Savez-vous s'il y a un train bientôt?
Je ne luttais plus. Trop évidemment, sa décision était prise. Je ne songeais plus qu'à faire en quelque sorte la part du feu. S'il fallait absolument aller au Raz, eh bien! on irait. Mais pas tout de suite! pas ainsi! Il serait temps demain, quand on aurait dormi, quand on serait moins las, quand on aurait fait les préparatifs indispensables...
Et d'abord il me fallait encore une permission, à moi, une permission de plusieurs jours. Et elle, Loreley Loredana, avait le théâtre à prévenir...
Non sans peine, j'eus gain de cause, après une discussion serrée. Loreley Loredana consentit à rentrer à l'hôtel pour y attendre le jour. Je crois bien d'ailleurs qu'elle s'y décida surtout après avoir dûment constaté, horaire en main, qu'il n'existait aucun train de nuit...
XIV
Je me souviens d'avoir dormi cette fin de nuit-là,—nuit du mercredi 9 au jeudi 10 janvier 1895, comme un somnambule hydrophobe: moitié délire, moitié cauchemar ... et de m'être réveillé, au petit matin, courbaturé, rompu, moulu, des cheveux aux orteils.
Oui. Et pourtant, cette nuit du 9 au 10 janvier fut encore une nuit délectable, en comparaison des cinq nuits suivantes,—en comparaison de la nuit du 10 au 11 pour commencer!
Il y eut la journée, d'abord.—Dès patron minet, il me fallut galoper d'un bout à l'autre de la ville, et de la rade, pour préparer l'absurde voyage. Quatre bonnes heures durant, je ricochai de la Préfecture Maritime au théâtre, du théâtre à la Victorieuse, et de la Victorieuse à l'hôtel, où Loreley Loredana, prête avant l'aube, piétinait en m'attendant.
A deux heures cinq, enfin, nous prenions ensemble le train pour Quimper, où nous arrivions à quatre heures quarante-sept.—Oh! je me rappelle tous les détails!—Là, il fallut attendre interminablement la correspondance de Douarnenez. Il faisait déjà nuit noire. Loreley Loredana refusa d'ailleurs de quitter la petite gare, et, muette, le front bas, les yeux fixes, contempla soixante-treize minutes durant les rails luisants de pluie et le ballast noir de suie.