Monsieur le correspondant inconnu,

D'abord, je veux vous persuader que j'y crois très peu, oh! mais,—très peu!—à ce conte bleu d'un officier n'ayant jamais découvert, ni à Toulon, ni dans aucune de ses «campagnes lointaines», la moindre âme sœur.—Dites, monsieur?... faut-il que vous soyez difficile, tout de même?... Et faut-il que vous me supposiez candide?... Je le suis! mais pas tant que ça... Et puis j'ai un petit doigt ... et mon petit doigt m'affirme qu'il s'agit tout bonnement, en l'espèce, d'une innocente fumisterie. Combien étiez-vous, mes lieutenants, dans le carré de votre navire, quand fut rédigée en collaboration la petite annonce attrape-mouches? Et encore! je suis bonne de vous donner du galon! Combien plus vraisemblable, le malin cénacle de dames ou de demoiselles, qui aura inventé cet ingénieux moyen de rire aux dépens d'une crédule petite oie!...

Au fait, cela m'arrange de croire qu'il en est ainsi. Nous sommes entre femmes, c'est plus correct. Vous voulez rire, je veux rire aussi; distraction bien inoffensive. Et, la correspondance engagée, vous voici forcées, ou forcés ... ou forcé, qui sait!... de faire de la couleur locale,—d'inventer des récits de guerres et de voyages!... Je les aime beaucoup, et je me réjouis à l'avance des précieuses pages que je vais recevoir...

Par exemple ... j'y songe... Toute cette littérature doit nous amener à un mariage? Mon Dieu! moi qui ne veux pas du tout, mais là,—pas du tout!—me marier ... pour l'instant, du moins... C'est bien compliqué! Enfin! peut-être me laisserai-je entraîner ... si les lettres sont très entraînantes!... Des lettres navales, cela doit griser un peu. D'autant que je suis fille d'officier, et que j'ai un furieux faible pour tous les panaches!

En avant! donc! et faisons connaissance... Pourquoi écrivez-vous que vous êtes indépendant? indépendant ... quant au cœur?... ou quant au caractère?... ou par la fortune?—Quant au cœur, j'y compte bien, puisque vous parlez de mariage.—Quant au caractère... Aïe! gare à moi, qui jamais au grand jamais ne sus cultiver les vertus trop féminines de douceur, de patience et de résignation (C'est maman qui me le reproche vingt fois par jour.) Comment nous y prendrons-nous, monsieur, pour faire bon ménage?—Indépendant par la fortune, peut-être? riche?—Mais non! vous ne le diriez pas, puisque vous cherchez une jeune fille «pas calculatrice»... Calculatrice, je ne le suis pas. L'argent ne m'a jamais tenté, et je me sens très bien le courage d'affronter la misère dorée, compagne inséparable de l'épaulette, en notre doux pays ... je sais cela... Non, pas calculatrice.—Romanesque? Oh! oui!... et la preuve, c'est que je vous écris.—Jolie? Non. Pas laide tout de même. J'ai des cheveux châtains, des yeux jaunes, un nez retroussé, une grande bouche. Une photographie vous en dirait davantage? D'accord. Mais je n'ai pas de bonne photographie ... et en aurais-je que je n'en enverrais pas à un inconnu.

Spirituelle? Pas du tout!—Mais soyez prudent, monsieur! ne cherchez pas une femme qui ait trop d'esprit...

Voilà pour moi.—Parlons de vous. Votre annonce garde une réserve qui enrage ma curiosité... Êtes-vous grand, petit, blond, brun, blanc, nègre? bon, méchant, pire?... Ça me décourage d'écrire à un domino masqué!—Monsieur, levez un peu le masque!

Et sur ce ... qui que vous soyez ... riez de ma naïveté, puisque je me suis prise à votre attrape;—mais riez avec indulgence: je n'aurai vingt ans que ce mois-ci! c'est l'âge de toutes les candeurs!—Pas?

Pour finir:—aurez-vous assez de confiance en moi, et me croirez-vous?—si je vous dis que c'est la première fois que j'écris une lettre ... une lettre que maman ne lira pas ... et la première fois,—dame! vous pensez!... pauvre maman!—que je réponds à une annonce de journal?...

Au revoir, mademoiselle, madame, ou monsieur...