(Z. A., poste restante, bureau 41, Paris.)

III

A monsieur Henri Précy,
officier de marine,
à bord du Calédonien,
en rade de Toulon.

Paris, 4 février 1902.

Donc, monsieur, votre petite annonce vous a valu cinquante-trois lettres de femmes?... O Marcel Prévost, où es-tu!... Cinquante-trois ... et c'est ma lettre qui se trouve élue favorite de ce petit harem?—C'est bien beau pour être vrai.—Enfin, passons... Vous m'avouez pourtant, dans le portrait assez séduisant que vous tracez de vous-même, être un peu fumiste ... est-ce un conseil indirect de ne pas croire un mot de tout ce que vous m'écrivez?

Votre lettre répond d'ailleurs à beaucoup de mes questions, et vous avez le talent d'être très vraisemblable. Malgré quoi, j'ai contre vous une défiance instinctive... Que voulez-vous? je m'étais faite à l'idée d'une mystification: je croyais écrire à une association de jeunes filles... C'est très, très difficile de passer tout d'un coup à la conviction contraire... Vous êtes un officier, réellement? un seul? bien sûr?... Écoutez, monsieur ... je n'aime rien autant que la franchise: donc, si vous m'avez menti, et si vous avez la méchante pensée de continuer à me mentir dans vos lettres, restons-en là tout de suite, voulez-vous?... Quoique ce soit tout de même gentil de s'écrire comme nous nous écrivons, par fantaisie, sans but, pour rien...

En somme, vous me donnez bien une espèce de preuve de votre sincérité: ce nom d'Henri Précy ... vous me prévenez très loyalement que c'est un nom de guerre... Je n'avais nul moyen de vérifier cela. Vous me le dites donc par goût de la vérité. Merci... Je ne vous demanderai jamais qui vous êtes vraiment,—ni vous qui je suis, n'est-ce pas?—Gardons nos masques, c'est prudent et honnête de part et d'autre. Au fait, j'ai reçu votre portrait. Mon Dieu! il ne me déplaît pas trop ... sauf, pourtant
trois mèches blanches qu'il me semble bien
distinguer au-dessus de votre tempe?... Des cheveux blancs, brrr!... Enfin! je tâcherai de les oublier...

Savez-vous? Votre lettre a l'air d'avoir été écrite par deux personnages bien différents: l'un, sentimental et romanesque; l'autre, impitoyablement railleur... Voyons ... lequel des deux êtes-vous, en bonne vérité?... C'est le sentimental qui se vante d'avoir pleuré parfois, et de n'avoir jamais fait pleurer autrui? Cela me rassurerait ... mais que dira le railleur? Et puis ... vous me proposez certaine «escrime» du cœur «ou» de l'esprit... Voilà un «ou» qui m'inquiète! Si je m'embrouille, moi? Et si les fleurets sont mal mouchetés?... Enfin! laissons faire le hasard...

Écrivez-moi aux mêmes initiales (qui, bien entendu, ne sont pas les miennes...) Ah!... j'allais oublier: je ne veux pas de ce que vous vous permettez d'envoyer à mes mains!... elles sont trop grandes pour être baisées, mes mains, d'abord ... sans compter qu'entre bons amis, il n'est jamais besoin que d'un cordial shakehand.

IV