Mais si! j'ai envie de vous voir!... très envie, même ... et vous le savez bien, méchant!... Mais comment faire? Vous étiez à Paris la semaine dernière, et vous y reviendrez ce mois-ci: mais songez que, si nous nous rencontrions dans la rue, nous ne soupçonnerions même pas que nous sommes ... «nous» ... Moi-même, qui ai votre photo ... et qui la regarde peut-être plus souvent qu'il ne faudrait ... je ne serais pas tellement sûre de mon affaire... Savez-vous que j'ai déjà cru vous voir cinq ou six fois, un peu partout? Que de messieurs grands, minces et bruns j'ai dévisagés, la semaine dernière! Tout juste si l'on ne m'a pas dit des mots mi-polis... Au fait: n'avez-vous pas pris, sur le pont Royal, un dimanche matin, l'omnibus qui va du côté de la Trinité?...
Et vous comprenez que je ne peux vraiment pas monter la garde devant votre pied-à-terre de la rue de Lille... A propos, voyez donc un peu ces provinciaux de Toulon, qui ont à Paris pignon sur ... sur faubourg Saint-Germain!
Non! le mieux, je vous assure, serait de nous rencontrer à un bal quelconque. Cela vous serait bien facile de vous faire inviter au bal que je vous dirais; et ce serait si amusant! Voyez-vous d'ici nos deux têtes, quand vous viendriez m'inviter pour la première valse?
... Cette fois, ç'a été votre tour d'être en retard pour me répondre: je me suis cassé le nez, avant-hier, poste restante... Mais qui sait à combien d'autres Ninon vous écrivez, comme à moi, chaque semaine!... Il faut que je sache attendre patiemment mon tour, n'est-ce pas?
X
A monsieur Henri Précy,
officier de marine,
à bord du Calédonien,
en rade de Toulon.
Paris, 7 juillet 1902.
Vous m'avez écrit une lettre courte, courte! Il n'y a rien à y répondre... Aussi je vais faire comme vous. Au commencement, quand je vous écrivais, je n'étais embarrassée de rien, et pas intimidée du tout. A présent, je suis tellement sûre de vous ennuyer que je n'ose plus rien vous dire...
Oui, j'ai lu votre Mercure de France. C'est même cela qui me trouble beaucoup aujourd'hui... D'abord, je n'avais jamais imaginé que mon ami fût un littérateur ... et j'en suis tout ensemble très flattée et ... et très effrayée... Ensuite, ce que vous écrivez ne ressemble à rien que j'aie jamais lu...
Le croyez-vous tout de bon, qu'il existe des âmes errantes qui se promènent fantastiquement de corps en corps?[1] Alors, on pourrait retrouver tôt ou tard une douce âme, jadis aimée, et partie?