Paris, septembre 1902.
... Je suis comme vous: j'y crois de toutes mes forces, aux fantômes, et j'en ai une peur affreuse, et je les adore tout de même. Je n'en ai jamais vu, bien sûr! mais, certaines nuits, quand je m'éveille, je flaire des êtres errant autour de moi. Je me garde d'ouvrir les yeux, parce qu'alors, si je voyais, ce serait une terreur! Mais je sens, j'entends, je devine... Une chose extraordinaire et vivante s'agite à petit bruit dans ma chambre. Les objets s'animent, s'ébrouent, respirent... Tout craque autour de moi et souille.—Une nuit de l'hiver dernier, un vase de cristal que j'ai sur ma cheminée a même tinté comme sous une chiquenaude... Mais tout cela n'approche pas de ce que vous avez vu dans cet effrayant palais royal...
Quand je parle de mes sensations nocturnes, on me traite de détraquée ou de neurasthénique. Ça m'est égal, je n'en démordrai pas, et j'ai raison, n'est-ce pas?—D'abord, c'est très doux, quoique un peu angoissant, de supposer nos amis morts veillant sur notre sommeil, et s'attardant encore quelques secondes auprès de nous, à l'instant que nous nous réveillons... Et puis, il me semble qu'il n'y a pas besoin d'être mort... Un ami, très loin, songe à nous: sa pensée s'envole, comme le son ou la lumière, et vient caresser notre pensée à nous, silencieusement ... c'est comme un petit fantôme fugitif qui nous marque sa sympathie à sa manière.—Si j'en étais sûre, sûre! je n'aurais plus du tout peur de ces bruits silencieux qui rôdent, la nuit...
Tenez ... tenez ... voici le crépuscule, et j'entends derrière moi comme un froissement de soie ... est-ce une brise orientale, qui vient de Constantinople m'apporter un peu d'amitié?
... J'ai relu Musset. Décidément, j'aime être Ninon: toutes les Ninons de Musset sont romanesques et déséquilibrées. C'est mon affaire!
Mais que me dites-vous? que Ninon de Lenclos fut très amie avec madame de Sévigné? Avec monsieur de Sévigné, j'imagine! Lapsus, pas?
Oui ... je veux bien un baiser jeté du bout des doigts ... et je veux bien vous le rendre... Mais toute la mer Méditerranée entre nous! Il faudra que ce soient des baisers aquatiques!
XIII
A monsieur Henri Précy,
aux bons soins de la poste autrichienne,
Constantinople.
Paris, septembre 1902.